De gauche à droite: Clément Gignac, vice-président principal et économiste en chef pour l’Industrielle Alliance, François Bourdon (FieraCapital), François Dupuis (Desjardins) et Stéfane Marion (Banque Nationale)

2018 dans l’œil de deux économistes

Taux directeur en hausse, salaire minimum à 12 $, incertitude autour de l’ALENA et prévisions pour 2018... Le Soleil a profité de la présentation des prévisions économiques 2018 pour questionner sur ces enjeux Stéfane Marion (SM), économiste et stratège en chef à la Banque Nationale, ainsi que François Dupuis (FD), économiste en chef chez Desjardins.

Hausse du taux directeur à 1,25 %

SM «C’est une normalisation graduelle des taux d’intérêt, je crois. On en a eu trois depuis l’été passé, je pense qu’à partir de maintenant ça va être plus graduel. Cela étant dit, c’est quand même un certain avertissement au niveau des ménages. Il faut s’assurer qu’on comprenne que des taux d’intérêt à 1 %, ce n’est pas normal non plus. Il faut budgéter autour de taux d’intérêt qui seront probablement autour de 2 %. [...]

«On a encore du temps étant donné la bonne performance du marché du travail. On n’a pas à paniquer, il n’y aura pas de hausse subite des taux d’intérêt. Par contre, comme consommateur, il faut réaliser que des taux d’intérêt en deçà de l’inflation, ce n’est pas normal.»

FD «Depuis deux-trois semaines, les indicateurs économiques étaient trop forts. C’était presque une chose faite qu’il monte aujourd’hui [mercredi]. Il y aura d’autres hausses de taux au cours de l’année. Une autre, peut-être deux autres si l’économie continue de bien rouler.

«Pour le consommateur, il faut qu’il se développe une marge de manœuvre. [...] Il y a beaucoup de consommateurs qui ont un budget serré, alors c’est sûr qu’il faut qu’ils prévoient qu’au cours des prochains mois, même des prochaines années, que les taux d’intérêt vont monter encore. Ils ne vont pas monter comme dans le passé, des taux à 5-6-7-8 %, mais aller dans les 3-4 %, c’est possible. Il faut qu’ils se préparent à ça.

«On a fait des études chez Desjardins au cours de l’année passée. Au Québec, il y a environ entre 5 et 10 % des gens qui sont trop serrés. Eux, ça pourrait causer des problèmes. Et il y a un autre 5 % qui est limite. [...] Ces gens-là en particulier doivent faire des efforts pour se dégager une marge de manœuvre pour ne pas être coincés quand la hausse des taux va arriver.»

Salaire minimum

SM «Dans le contexte, c’est très, très important de distinguer d’une province à l’autre en fonction des services sociaux et de la redistribution que l’on fait au niveau du système d’impôt.

«Je pense que le 12 $ de l’heure au Québec est justifiable et qu’on doit s’assurer que le salaire minimum soit en fonction du salaire moyen dans l’économie. Je pense que le salaire minimum au Québec ne représente pas la même menace sur le marché de l’emploi que ce à quoi on assiste en Ontario présentement.

«Au besoin, les employeurs, dans un cas de pénurie de main-d’œuvre, devront faire les ajustements qui s’imposent. Je ne suis pas vraiment inquiet dans un contexte de marché du travail qui est extrêmement serré au Québec. Je pense que les gens en général auront des augmentations de salaire et ce n’est pas le salaire minimum qui va dicter la performance du Québec.»

FD «Il faut toujours calculer le salaire minimum dépendamment de la ville ou de la région où vous êtes, dépendamment du coût de la vie et du salaire des autres travailleurs. [...]

«Le salaire minimum, si on le monte trop vite, il y a des gens qui vont écoper. Les gens qui sont au bas de l’échelle, il faut les aider, en montant un peu le salaire, mais aussi par la redistribution de l’État. On ne pourra pas régler ce problème-là uniquement par une hausse du salaire minimum.

«Pour les entreprises, dans un contexte très concurrentiel, certaines PME vont avoir de la difficulté à garder leur personnel si on monte trop rapidement le salaire minimum dans certaines industries. C’est pour ça qu’il faut y aller graduellement.»

La renégociation de l’ALENA

SM «Moi j’ai bon espoir [que ça se règle]. La réalité c’est que l’économie canadienne est très dépendante du commerce international. J’ai tenté de démontrer [lors de la présentation devant le Cercle finance] que nous nous sommes bien positionnés au cours des 20 dernières années de façon à en profiter. 

«Ce qui est clair aussi, c’est que les Américains sont moins bien positionnés que les Canadiens dans leur capacité de s’adapter à un marché en globalisation. C’est la raison pour laquelle ils veulent renégocier. Je pense que c’est important pour le gouvernement canadien de ne pas imposer de critères canadiens ou une vision canadienne à la renégociation. Il faut bien comprendre les défis de l’économie américaine qui sont différents de ceux de l’économie canadienne. Et c’est pour ça, je pense, qu’il faudra mettre de l’eau dans notre vin et comprendre la nécessité pour les Américains de renégocier l’ALENA.»

FD «L’ALENA c’est le risque numéro un en 2018. Le gros bon sens dirait qu’on va trouver une solution et que l’on va renégocier une entente qui va s’approcher assez de ce qu’on a actuellement. Le problème, c’est les Américains. Ils semblent vouloir jouer les gros bras. [...] Les fonctionnaires sont assez rationnels. C’est la Maison-Blanche qui envoie toutes sortes de demandes irréalistes et qui met du sable dans l’engrenage.

«Ça pourrait malheureusement dévier vers des scénarios qui sont moins intéressants. Les Mexicains pourraient se retirer. Nous, nous pourrions faire une entente bilatérale avec les Américains. Négocier avec eux ça pourrait être difficile. Et s’il n’y a pas d’entente, là on tombe au niveau des tarifs de l’OMC [l’Organisation mondiale du commerce] à travers la planète. Là, c’est un autre scénario, qui ne serait pas très désavantageux, mais [qui serait différent] de ce que l’on a actuellement. C’est vraiment le risque dans les prochains mois. Naturellement, ça joue beaucoup pour plusieurs entreprises et pour les emplois au Canada et au Québec.»

Prévisions pour 2018

SM «Je pense que c’est une croissance synchronisée de l’économie mondiale avec une autre bonne performance du Québec. Ce qui nous amène à penser que l’ajustement vers une structure de taux d’intérêt plus élevé va se faire de façon graduelle et c’est beaucoup plus facile de le faire dans un contexte de création d’emplois et de croissance économique au niveau mondial. 

«N’oubliez pas aussi que plus j’ai de croissance économique mondiale, moins la probabilité que le protectionnisme s’impose comme modèle économique est grande.»

FD «2018 s’annonce très bien à l’échelle mondiale. Beaucoup de pays sont en forte expansion. Il y a beaucoup d’emplois qui se créent partout. L’inflation jusqu’à maintenant reste faible alors les taux d’intérêt montent de façon très raisonnable partout. Donc, ça devrait se poursuivre. C’est en 2019 où il y a un risque un peu plus de surchauffe, donc il va falloir que les banques centrales calment le jeu un peu d’ici là.»

D’ailleurs, les deux économistes voient poindre une récession à l’horizon 2020-2021.