Le Dr Gaston De Serres doute qu’on puisse développer, tester et produire un vaccin en six mois. 
Le Dr Gaston De Serres doute qu’on puisse développer, tester et produire un vaccin en six mois. 

Un vaccin dans six mois? Le Dr Gaston De Serres en doute

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
Un vaccin contre la COVID-19 disponible aussi tôt qu’à l’automne? C’est le pari fait par une équipe de scientifiques de l’Université d’Oxford, qui compte faire ses premiers essais sur des volontaires à la fin du mois. Un optimisme qui laisse dubitatif le Dr Gaston De Serres, médecin épidémiologiste à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

La Dre Sarah Gilbert a déclaré au Times en fin de semaine qu’elle était «convaincue à 80 %» qu’un vaccin conçu par son équipe serait efficace contre le SARS-CoV-2 et mis à la disposition du grand public dans moins de six mois, «si tout va à la perfection». La spécialiste de la vaccination qui connaît bien les coronavirus a également affirmé que son équipe était en pourparlers avec le gouvernement britannique afin d’entamer la production du vaccin «dès que possible».

«Nous ne voulons pas nous apercevoir que ce vaccin est très efficace, mais que nous n’en avons pas assez pour tout le monde», a-t-elle dit samedi au Times. Le vaccin fabriqué par sa biotech, Vaccitech, utiliserait un virus de chimpanzé inoffensif pour l’homme pour transporter le fragment de SRAS-CoV-2 requis pour l’immunité. Le produit du groupe, qui a déjà conçu un vaccin prometteur contre le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS), pourrait commencer à être testé sur des volontaires à la fin du mois. 

Faisable, un vaccin contre le SARS-CoV-2 dans six mois? Le Dr Gaston De Serres s’estime «mal placé» pour juger du produit spécifique et de l’organisation industrielle de la Dre Gilbert «parce que je n’ai pas assez de détails», mais il doute qu’on puisse développer, tester et produire un vaccin en six mois. 

«Actuellement, ce qu’on connaît sur l’immunité face à ce virus-là, c’est encore incomplet. Si on avait affaire à une maladie comme la rougeole, on est sûr que quand la personne a telle sorte d’anticorps, la personne est protégée. Et on sait que si vous avez fait la rougeole à cinq ans et que vous la rencontrez de nouveau à 99 ans, vous devriez être encore protégé. Avec la COVID, les résultats sur les anticorps qui sont produits par la maladie sont moins clairs», expose en entrevue le professeur titulaire en épidémiologie au département de médecine sociale et préventive de l’Université Laval et médecin-chef du groupe scientifique en immunisation de l’INSPQ. 

Le Dr Gaston De Serres souligne que pour les coronavirus humains bénins (qui n’entraînent pas la COVID-19), «il y a des études qui ont montré qu’il y avait une protection après une infection, mais que cette protection ne serait pas nécessairement très longue».

Différentes phases

Le médecin épidémiologiste rappelle également qu’il y a différentes phases dans le développement d’un vaccin. «Il faut trouver la dose qui nous permet d’avoir une bonne protection, trouver le niveau d’anticorps qui nous apparaît être protecteur, et il faut voir ensuite si les gens répondent bien», d’abord à petite échelle, ensuite à plus grande échelle, énumère le Dr De Serres, qui rappelle aussi que le vaccin doit être sécuritaire. 

«Si on regarde cette maladie-là, elle a parfois des conséquences graves, mais elle a aussi souvent une forme qui est mineure. Il y a même des gens qui sont infectés sans être symptomatiques. […] Quand on donne un vaccin, on le donne à des gens en santé, on ne veut pas les rendre malades après», dit-il.

Et quand on a un nouveau produit (ce qui n’est pas le cas du vaccin de la Dre Gilbert), des tests sur des animaux doivent d’abord être faits avant d’en faire sur des humains, rappelle encore le DDe Serres. «Et chacune de ces étapes est assez longue parce qu’il faut laisser le temps à l’animal et à l’humain de développer les anticorps», souligne-t-il.

«J’aimerais énormément ça qu’en septembre, on ait un vaccin efficace, sécuritaire et prêt à être administré à des milliards de personnes. Mais je pense que c’est un optimisme beaucoup trop grand. Je ne peux pas comprendre comment on pourrait passer à travers toutes ces étapes-là, qui sont incompressibles : vacciner des gens, leur laisser développer les anticorps, récolter le sang après 14 ou 21 jours, s’assurer que les anticorps sont les bons et qu’ils vont protéger, s’assurer que les gens se sentent bien, que les anticorps montent comme il faut… On ne peut pas comprimer les étapes», insiste le médecin-épidémiologiste.  

Le Dr Gaston De Serres rappelle qu’avant d’avoir le vaccin contre la grippe A-H1N1 en 2009, «ça a pris des mois, même en sachant ce qu’on allait mettre dedans». «L’influenza, ce c’est pas comme les coronavirus. On a des connaissances, ça fait des années et des années qu’on vaccine contre ça, on sait bien comment construire les vaccins, alors que là, on est dans une famille de virus pour laquelle on n’a pas d’expérience et pour laquelle les embûches peuvent être très nombreuses», compare l’expert de l’INSPQ. 

«Il y a énormément de gens dans le monde qui sont en train d’essayer de développer des produits de grande qualité. Peut-être que la personne (la Dre Sarah Gilbert), qui s’intéresse aux coronavirus depuis longtemps, a une certaine longueur d’avance - et j’espère que ça va faire en sorte que le vaccin va pouvoir arriver plus vite - mais de là à croire qu’on pourrait avoir un vaccin au mois de septembre, personnellement, je suis très sceptique», dit le Dr De Serres.


« J’aimerais énormément ça qu’en septembre, on ait un vaccin efficace, sécuritaire et prêt à être administré à des milliards de personnes. Mais je pense que c’est un optimisme beaucoup trop grand »
Le Dr Gaston De Serres, médecin épidémiologiste

Le médecin-épidémiologiste souligne du reste qu’«avoir un prototype de vaccin pour lequel tu as déjà passé un certain nombre d’étapes, c’est une chose, mais une fois que tu as fait ça, il faut le produire». «Les Britanniques ne vont pas laisser partir les premières doses vers le Canada ou ailleurs, ils vont approvisionner d’abord le Royaume-Uni.»

À Québec, la société biopharmaceutique Medicago dit avoir développé un candidat-vaccin prometteur contre le SARS-CoV-2, mais ce vaccin ne pourra pas être commercialisé avant plusieurs mois. 

Deux chercheurs de la Faculté de médecine de l’Université Laval et du CHU de Québec participent également aux efforts pour combattre le coronavirus. 

Le DGary Kobinger, connu entre autres pour avoir mis au point un médicament et un vaccin contre l’Ebola, veut créer un modèle in vitro de la COVID-19, identifier des anticorps capables de neutraliser le virus, mesurer l’efficacité de différents vaccins potentiels et évaluer leur innocuité chez l’humain.

Le Dr Denis Leclerc, lui, veut mettre au point un vaccin qui pourra agir non seulement contre le virus responsable de la COVID-19, mais aussi contre plusieurs types d’infections apparentées. Son vaccin serait formé de deux composantes, dont l’une s’appuie sur le pouvoir d’un virus qui affecte la papaye. 

Les Drs Kobinger et Leclerc, «ce n’est pas des nouveaux, ils savent comment faire des vaccins, et j’en n’ai entendu aucun dire qu’ils seraient prêts pour septembre», note le Dr De Serres. 

Études sérologiques

Cela étant, on ne pourra pas rester confiné pendant 18 mois, «c’est bien évident», convient l’expert de l’INSPQ. «Actuellement, un des grands points d’interrogation, c’est quelle proportion des gens est infectée de façon asymptomatique?» rappelle le Dr De Serres.

C’est là que les études sérologiques sont intéressantes, parce qu’elles permettront de vérifier si une personne a développé des anticorps témoignant qu’elle a été infectée par le SARS-CoV-2. «Il est possible que la proportion des gens asymptomatiques ou chez qui on n’a pas détecté le virus [avec les tests de dépistage] soit plus grande que ce qu’on a anticipé, et ça, ce serait une très bonne nouvelle», dit le Dr De Serres, selon qui ces études seront menées «dans les prochains mois». 

«Il y a actuellement des discussions sur qui on va cibler, comment on va procéder. Et il faut mettre les tests au point. Un des problèmes avec les tests sérologiques, c’est qu’il y en a qui ne sont pas spécifiques, c’est-à-dire qu’ils montrent qu’il y a des anticorps, mais ils ne disent pas que ces anticorps sont spécifiquement contre le microbe qui nous intéresse», explique le DDe Serres, tout en rappelant qu’il y a plusieurs coronavirus bénins. 

«Si on cherche des anticorps pour voir si la personne a été infectée par le SARS-CoV-2, notre test peut dire oui, mais ça pourrait être des anticorps contre un coronavirus humain bénin. On donnerait donc des résultats qui sont complètement erronés. […] Il y a beaucoup de tests qui ont été développés, mais avant de les utiliser, il faut s’assurer qu’ils sont vraiment très sensibles, c’est-à-dire capables de détecter qui a été infecté, et très spécifiques», résume-t-il. 

Dans le meilleur des mondes, la collecte d’échantillons sanguins commencerait en mai pour des résultats en juin, souhaite le Dr De Serres, qui ne peut toutefois pas «s’avancer sur des dates». En attendant, dit-il, la population n’a d’autre choix que de poursuivre les mesures de distanciation sociale afin de diminuer le risque de transmission du virus.