Geneviève Barry et Eric Rodrigue sont les parents d’accueil de deux jeunes garçons. Même si les défis sont grands, les parents sont fiers et heureux d’offrir une famille, un véritable foyer, à ces deux enfants qui ont été beaucoup trop déracinés dans leur petite enfance.
Geneviève Barry et Eric Rodrigue sont les parents d’accueil de deux jeunes garçons. Même si les défis sont grands, les parents sont fiers et heureux d’offrir une famille, un véritable foyer, à ces deux enfants qui ont été beaucoup trop déracinés dans leur petite enfance.

Sept foyers en quatre ans pour un enfant

Marie-Christine Bouchard
Marie-Christine Bouchard
La Tribune
Un soir à la garderie, ce ne sont pas ses parents d’accueil qui sont venus chercher Julien* (prénom fictif). C’était une travailleuse sociale de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Elle lui a expliqué qu’elle allait l’emmener dans une meilleure famille, une famille qui répondrait mieux à ses besoins... Mais que comprend réellement un enfant de quatre ans à ces mots compliqués, à ce déracinement encore à recommencer?

Le petit Julien est arrivé chez Geneviève Barry et Eric Rodrigue, qui attendaient le petit bonhomme avec leurs propres enfants. Du haut de ses quatre ans, Julien venait d’atterrir dans un septième foyer. Pour seul bagage, il n’avait qu’un petit sac à dos qui contenait toute sa vie. Et sa doudou dans ses mains, sa si précieuse et si réconfortante doudou.

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Geneviève Barry se souvient du matin suivant. Julien s’est levé et s’est couché par terre, devant la table de cuisine, recroquevillé sous sa couverture, le seul souvenir qu’il traine depuis sa petite enfance.

L’enfant avait subi de la maltraitance. Mais il ne le savait pas... « Pour un enfant, c’est ce qu’il voit autour de lui qui est normal », nuance Eric Rodrigue.

Ce que l’enfant ne savait pas encore, ce qu’il ne comprend peut-être pas encore deux ans et demi plus tard, c’est qu’il venait enfin de trouver son foyer. Sa maison. Ses parents. Ceux qui allaient l’aider et l’aimer. Son espoir. Son étincelle.

Offrir un véritable foyer à un enfant

En Estrie, il y a 451 familles d’accueil à la direction de la protection de la jeunesse (DPJ), pour un total de 850 enfants qui leur sont confiés.

Le CIUSSS de l’Estrie-CHUS est en ce moment à la recherche d’une soixantaine de places pour accueillir des enfants de 0 à 18 ans. Le besoin est grand.

Il est toutefois impossible de se lancer dans l’aventure à la légère. « Ça demande énormément de réflexion. Mais c’est la plus belle aventure du monde! » clame Geneviève Rioux, présidente de la Fédération des familles d’accueil et ressources intermédiaires du Québec (FFARIQ) et elle-même mère d’accueil de sept enfants.

Geneviève Barry et son conjoint Eric Rodrigue ont décidé de se lancer dans l’aventure d’être une famille d’accueil parce qu’ils cherchaient une façon de redonner à la société — ils trouvaient qu’ils étaient chanceux, qu’ils avaient une belle vie familiale. Le couple avait déjà cinq enfants, deux plus grands et trois à l’école primaire. « Ce qu’on a de plus beau, ce qu’on fait de mieux, c’est d’être une famille », soutient Geneviève Barry. 

Devenir une famille d’accueil, c’est l’idée de Geneviève. Elle-même a vécu dans des familles d’accueil à l’adolescence. Il n’y a pas longtemps qu’elle est à l’aise d’en parler à cause de tous les préjugés qui sont véhiculés autour « des enfants de la DPJ ». Ce n’étaient pas ses comportements à elle qui étaient en cause quand on l’a déracinée, précise-t-elle.

« Quand on est venu me chercher à l’école pour me dire qu’on m’amenait dans une autre famille, j’étais assez grande pour savoir que ce que je vivais n’était pas sain. Je comprenais pourquoi on m’emmenait. Moi ce dont j’avais envie à ce moment-là, ce dont j’avais besoin, c’était d’une famille. Je suis tombée sur de bonnes personnes, j’ai été chanceuse. Mais je ne me suis jamais sentie vraiment chez moi nulle part... » se souvient-elle.

Quand ce petit Julien est arrivé dans son foyer, c’est l’engagement qu’elle a pris au même titre que son conjoint et ses enfants : l’aimer, l’aider, le soutenir, l’accompagner, en d’autres mots, lui donner un véritable foyer, une véritable famille, enfin.

« Pas des bébés tout roses »

Mais il faut savoir que les enfants confiés aux familles d’accueil « ne sont pas de beaux bébés tout roses », indique Geneviève Barry.

Le petit Julien souffrait d’un retard de langage. De troubles de comportement et d’attachement bien sûr. « Au début, les seuls mots qu’on pouvait comprendre quand il nous parlait, c’étaient de mauvais mots... » se souviennent ses deux parents d’accueil.

Le couple s’y attendait. Les enfants aussi blessés par la vie se méfient. Ils souffrent en permanence. Quand ils commencent à aller un peu mieux, ils versent parfois dans l’autosabotage. Le défi est constant.

« Une fois, nous sommes allés au cinéma. Est-ce que c’était le premier cinéma de Julien? On ne le sait pas. Mais je m’en souviendrai toujours, Julien était émerveillé, il avait adoré ça, on était tellement contents tout le monde! En marchant vers la voiture après le cinéma, il s’est mis à faire une crise comme j’en avais jamais vu. Il était couché par terre, à hurler, on ne pouvait pas le toucher. Clairement, Julien était trop heureux, il ne savait pas comment gérer cette émotion-là », raconte Geneviève Barry.

Quand l’enfant est arrivé chez les Barry-Rodrigue, on a dit à sa famille d’accueil que Julien ne pourrait pas commencer la maternelle à la date supposée, qu’il ne serait pas prêt à cinq ans. Mais Julien a commencé sa maternelle. Il l’a même réussie! Il s’est fait des amis.

La fierté de ses parents est palpable.

Les parents s’accrochent aux bons moments et doivent garder le cap quand ça va moins bien. Toujours et constamment. Il est hors de question de prendre une pause de 15 minutes, un soir en préparant le souper, et de laisser les enfants se chamailler dans le salon comme cela peut se faire dans d’autres familles.

« Les enfants qui ont vécu l’abandon et la négligence ont besoin d’un cadre, du même cadre, sans relâche », ajoute Mme Barry.

Frères séparés

Quand il a été placé chez les Barry-Rodrigue, Julien avait dû laisser son frère derrière lui, un frère confié à une autre famille... volontairement. « Pour des raisons d’attachement, il a été évalué que ce serait mieux pour les enfants d’être séparés, même si nous étions prêts à prendre les deux garçons... C’est décidé par des psychologues, par un groupe de personnes qui évaluent les enfants, mais comment expliquer ça à des enfants? » demandent les parents de cœur.

L’été passé, un défi supplémentaire s’est ajouté. Le frère de Julien n’allait pas bien du tout. À moins de 24 heures d’avis, la DPJ devait le déplacer de sa famille. On parlait de graves problèmes de comportements, entre autres. Les Barry-Rodrigue ont été appelés. « On était la dernière chance de Samuel* en famille d’accueil. Sinon, il s’en allait à Val-du-Lac pour le reste de son parcours en protection de la jeunesse... » dit-elle.

La famille au grand cœur ne pouvait pas refuser. Le garçon blessé s’est joint à la fratrie. Lui aussi, aujourd’hui, il fait partie de la famille.