Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Mais que vous mouriez de nos amours

CHRONIQUE / On entend encore souvent des gens (oui, je suis coupable) utiliser «mais que» suivi du subjonctif au lieu de «lorsque» ou «quand» avec l’indicatif. Le poète Honorat de Bueil de Racan a écrit: «Qui me clora les yeux / Mais que mon pâle esprit soit monté dans les cieux.»  Doit-on bannir cette ancienne locution? (Louis Lemieux, Sherbrooke)

Je trouverais ça triste qu’elle disparaisse complètement, car c’est un autre exemple d’une tournure d’ancien français que nous avons conservée ici, mais dont on ne retrouve aucune trace dans les dictionnaires usuels ni même ceux de français québécois. Il faut aller voir dans de vieux ouvrages comme le Dictionnaire Littré, paru à la fin du XIXe siècle.

Précisons d’abord que ce «mais que» s’est beaucoup déformé à l’oral. Aujourd’hui, la plupart des Québécois disent «mainque» ou «mec», sans savoir d’où vient cette bizarre de conjonction. On remarque aussi que plusieurs locuteurs ne se bornent pas au subjonctif et emploient le futur simple.

«"Mec" j’aille le voir, je vais y redemander.

«On s’en reparlera "mainque" tu reviendras tantôt.» 

Paru entre 1873 et 1877, le Dictionnaire Littré nous révèle que, déjà à l’époque, la locution «mais que» est considérée comme «hors d’usage». Elle signifiait «dès que». Le poète François de Malherbe (v. 1555-1628) est ensuite cité: «L’affection avec laquelle j’embrasserai votre affaire, mais que je sache [dès que je saurai] ce que c’est, vous témoignera...»

Littré ajoute: «Cette conjonction est encore très usitée dans les campagnes normandes.» Et je ne vous apprendrai rien en vous disant que beaucoup de Québécois ont leurs racines européennes en Normandie...

Le dictionnaire de Frédéric Godefroy, contemporain de Littré, atteste également cet usage mais en relève plusieurs autres. «Mais que» a ainsi déjà été employé comme synonyme de «pourvu que» et d’«excepté». Précisons que «mais» a aussi eu de multiples sens au fil de l’histoire, tels «désormais», «maintenant», «plutôt», «jamais», «plus»... Au XVIe siècle, on disait «n’en pouvoir mais» au lieu de «n’en pouvoir plus».

Évidemment, je ne prône pas le retour de «mais que» dans nos écrits, surtout parce que la plupart des francophones n’en saisiraient pas le sens, mais quant à moi, cette ancienne locution peut bien continuer à vivre dans la langue populaire.

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Il y a une tournure qui m’agace énormément à la radio et à la télé: "Je veux savoir qu’est-ce qui se passe." Pourtant, il serait si facile de savoir "ce qui" se passe...» (André Lord, Montmagny)

La Banque de dépannage linguistique explique que les formules interrogatives «qu’est-ce que» et «qu’est-ce qui» sont réservées aux interrogations directes, c’est-à-dire lorsque la phrase se termine par un point d’interrogation.

«Qu’est-ce que tu vas faire?»

«Qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans cette proposition?»

Mais il existe aussi des interrogations indirectes: on pose une question à l’intérieur d’une affirmation. Prenons mes deux exemples et transformons-les en interrogations indirectes.

«J’aimerais savoir ce que tu vas faire.»

«Je me demande ce qui ne fonctionne pas dans cette proposition.»

Dans ces deux phrases, il y a une affirmation («j’aimerais savoir», «je me demande») et une interrogation («ce que tu vas faire», «ce qui ne fonctionne pas»), mais comme ce n’est pas le verbe principal de la phrase qui pose la question, on parle d’interrogation indirecte. Vous aurez sans doute aussi remarqué qu’il n’y a pas de point d’interrogation à la fin (c’est d’ailleurs une erreur que beaucoup de gens commettent).

Vous avez donc raison: l’emploi de «qu’est-ce que» dans une interrogation indirecte est critiqué. Mais cela tombe un peu sous le sens, puisque «ce que» est beaucoup plus court et plus élégant à l’écrit. C’est pourquoi cette faute se rencontre surtout à l’oral.

Mais attention! Il se peut que vous entendiez quelqu’un qui cite la question de quelqu’un d’autre, en quel cas il n’y a pas erreur.

«Elle m’a demandé: "Qu’est-ce que nous allons faire?"»

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Des titres, et des piètres.

«"Nous détestons les maths", disent quatre Américains sur dix, soit une majorité.»

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«La Banque mondiale déclare que les pauvres ont besoin de plus d’argent.»

«Les insectes ailés qui volent autour sont des insectes volants.»

«Des scientifiques tueront des canards pour trouver la raison de leur mort.»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.