François Bourque
Le Soleil
François Bourque
Depuis l’arrivée du coronavirus, le Samuel-Holland est à l’image de la ville, privé de sa vie. Des couloirs et des commerces fermés ou déserts, comme un dimanche soir d’hiver pendant <em>La voix</em> et <em>Tout le monde en parle.</em>
Depuis l’arrivée du coronavirus, le Samuel-Holland est à l’image de la ville, privé de sa vie. Des couloirs et des commerces fermés ou déserts, comme un dimanche soir d’hiver pendant <em>La voix</em> et <em>Tout le monde en parle.</em>

La ville dans la ville

CHRONIQUE / Le Samuel-Holland, c’est la ville dans la ville. Un microcosme de Québec, avec sa forte proportion de personnes âgées et le sentiment d’habiter en sécurité, à l’abri des tempêtes et de l’isolement.

Depuis le virus, le Samuel-Holland est à l’image de la ville, privé de sa vie. Des couloirs et des commerces fermés ou déserts, comme un dimanche soir d’hiver pendant La voix et Tout le monde en parle.

Le Samuel-Holland n’est pas un CHSLD ni à strictement parler une résidence pour personnes âgées, même si elles y sont nombreuses. 

C’est un ensemble d’appartements privés pour personnes autonomes comme des centaines d’autres en ville, sauf pour sa taille : 800 logements (1000 résidents).

Les six tours d’habitation sont reliées par des passerelles et un mail de commerces, services et bureaux. 

Le propriétaire (Capreit de Toronto) a fait ce qui semble raisonnable : fermer toutes les «commodités» et installations communes : 

Les salons du rez-de-chaussée avec les fauteuils de cuir, les ordinateurs et le feu de foyer où les hommes (c’était surtout les hommes) se donnent rendez-vous pour flâner et refaire le monde;

Les salles d’entraînement, les locaux de fêtes, la bibliothèque, la messe à la chapelle, etc. 

Les buanderies communes restent cependant ouvertes aux étages où les appartements ne sont pas pourvus d’entrées laveuses-sécheuses.

La logique sanitaire voudrait peut-être qu’on les ferme, mais la balance des inconvénients plaide pour les garder. Suffit de ne pas y être tous en même temps.

La logique sanitaire voudrait qu’on rappelle aux locataires de ne pas s’entasser dans les ascenseurs. Une lectrice s’inquiétait dans un courriel au Soleil que le propriétaire ne l’ait pas fait. Si l’ascenseur est bondé, mieux vaut en effet sauter un tour et attendre le prochain. 

Mais dans un immeuble au ralenti, l’enjeu est tout relatif. La circulation dans les ascenseurs est en proportion de celle des corridors.

L’horaire affiché dans la porte vitrée du club social, au sous-sol, donne la mesure des dommages à la qualité de vie des résidents :

Annulés la danse en ligne du lundi, le whist, le bridge, les ateliers de chant du mardi, les cours «soyons alerte», le théâtre, les jeux de table du jeudi, la pétanque et le bingo du vendredi, les sorties prévues aux sucres, etc.

Le salon de coiffure était fermé (comme tous les mercredis); le fleuriste, le nettoyeur, le salon de soins du visage avaient mis la clé dans la porte. On se demande ce qu’attend le salon de soins des ongles pour en faire autant. 

La porte de la pharmacie est entrouverte. L’affiche scotchée dans la vitre invite à faire préparer d’avance les prescriptions ou à faire livrer pour éviter les files dans le commerce.

Aux heures de pointe, on n’entend plus autant résonner les cris des enfants qui arrivent ou partent de la garderie. 

L’épicerie reste le dernier refuge de la «vie communautaire». Achalandée comme en temps de paix, sauf le soir peut-être. Les gens qui venaient chercher des cigarettes ne sont plus là, ayant fait des provisions. 

Les tablettes sont garnies, sauf celles que vous savez.

***

Le Samuel-Holland en isolement, comme une ville en état de siège. 

Il y a là une sorte de retour de l’histoire.

Samuel Johannes Holland, dont le nom a été donné au complexe immobilier, était membre du corps des ingénieurs de la couronne britannique. 

À l’hiver 1759, il contribue à dresser des cartes du golfe du Saint-Laurent pour le général Wolfe qui prépare l’attaque sur Québec. 

M. Holland participera au siège de la ville et deviendra ensuite le premier arpenteur-géomètre du régime anglais.

Originaire des Pays-Bas, il se «mettra en ménage» avec une Québécoise avec qui il aura 10 enfants. Sa résidence fut à l’époque un rendez-vous de la vie mondaine de Québec. 

Son domaine, qui courait jusqu’à la falaise, fut plus tard fractionné. Le parc municipal, coin avenue Holland et chemin Sainte-Foy, en est le dernier vestige. 

La portion nord fut cédée par la famille en 1951 pour construire l’hôpital Jeffery-Hale. S’est ajoutée plus récemment la résidence Le Gibraltar.

La maison Holland (sur la rue du même nom) a été démolie à la fin des années 1950 pour faire place au YWCA. Le projet de Cité-Parc Samuel-Holland, qui incluait alors un hôtel, fut mis en chantier au printemps 1970. 

Une architecture de béton aux lignes répétitives et sans ornements, qu’on associe au courant moderne «brutaliste».

Le mot peut faire peur, mais dans les faits, il s’agissait d’un projet avant-gardiste avec en un même lieu une grande mixité d’usages : habitation, travail, loisirs, commerce, vie sociale, parc et espaces publics. 

Une mixité qui contribue à la qualité de vie et bonifiée par le transport en commun à la porte, l’hôpital en face, la proximité des commerces du chemin Sainte-Foy. 

L’arpenteur-géomètre n’aurait pas pu dessiner un quartier mieux réussi. 

***

Rien de réjouissant à mettre sur pause la vie dans la ville. Les résidents du Samuel-Holland ne sont cependant pas plus malheureux ni plus en danger qu’ailleurs

Pour peu qu’ils pratiquent la «distanciation sociale» et évitent les visites, rencontres et rassemblements non nécessaires. 

Je m’inquiète davantage pour les CHSLD et résidences pour personnes en perte d’autonomie où le personnel peine déjà à répondre aux besoins en temps de paix. La guerre contre le virus va les rendre encore plus vulnérables.