En mai 1940, la guerre a tout changé dans la vie d’Albert Kharel. Il n’avait que 12 ans quand les Allemands ont envahi son village de Hollande.

Jour du Souvenir: profitez de la paix, les jeunes

CHRONIQUE / La guerre ? Elle a fait irruption dans la vie d’Albert Kahrel, en mai 1940, sous la forme d’une rafale de mitraillette allemande. Tacatac !

Il n’avait que 12 ans, et son village de Hollande venait d’être envahi par les soldats de Hitler. La guerre allait tout changer dans la vie d’Albert, un garçon aux yeux bleus vifs et à l’abondante tignasse blonde.

Son meilleur ami sera tué d’une rafale de mitrailleuse, il verra disparaître ses petites voisines juives, et un voisin, sympathisant des nazis, lui foutra une raclée pour avoir cueilli des tulipes dans ses plates-bandes.

Il sera témoin des brutalités nazies et de furieux combats aériens dans le ciel de son pays. Lui-même échappera de peu à la mort en 1944, après avoir été emprisonné par les Allemands pour un acte de sabotage. Il évitera de justesse d’être fusillé grâce à un passeport falsifié qui mentait sur son âge.

Le monsieur de 91 ans assis devant moi, au Musée canadien de la guerre d’Ottawa, interrompt son récit. Il sort de sa poche un feuillet de papier qu’il pousse vers moi d’une main tremblante. C’est le fameux passeport qui lui a sauvé la vie, 75 ans plus tôt. Toutes ces années, le vieil Hollandais a conservé le document aux pages jaunies par le temps.

On y lit qu’Albert Reinder Kahrel est né le 16 novembre 1929 à Heemstede, un petit village réputé pour ses tulipes en banlieue d’Amsterdam. Mais l’information est inexacte. « Je suis né en 1928. J’ai menti sur mon âge pour éviter d’aller travailler en Allemagne ». Il part d’un rire espiègle qui secoue sa tignasse aujourd’hui devenue blanche.

Albert Kahrel a émigré au Canada après la guerre. Il a fait des études en génie à McGill avant de travailler partout dans le monde dans le domaine de l’énergie nucléaire. Il est revenu au Canada l’an dernier, retrouver de la famille. Pour se désennuyer, il fait du bénévolat au Musée de la guerre, dans la section réservée à la libération des Pays-Bas.

Il adore parler aux jeunes : « Je leur dis comment ils sont chanceux de vivre dans un pays en paix. » Lui se rappelle de la soudaineté avec laquelle la guerre est débarquée dans son quotidien.

Quand les soldats allemands sont arrivés à Heemstede, ils ont embarqué de force des hommes du village dans leurs camions. « À la radio, on a entendu que c’était la guerre. Ma mère pleurait. Dans le ciel, j’ai vu deux avions qui se pourchassaient. »

Pendant les quatre années d’occupation qui allaient suivre, il subira, tout comme ses concitoyens, la brutalité du joug nazi. Il se rappelle des « traîtres », les Hollandais qui s’enrôlaient dans le parti nazi local, et qui se pavanaient en uniforme noir.

« Du jour au lendemain, des Hollandais ordinaires ont obtenu du pouvoir du seul fait qu’ils collaboraient avec les nazis. Sur ma rue, l’un d’eux a réquisitionné une maison. On le voyait marcher dans la rue, au pas militaire, en chantant le Horst Wessel Lied. Le jour où j’ai cueilli des fleurs dans ses plates-bandes, j’ai été battu pour cela ! »

Il a été témoin de l’impitoyable chasse aux Juifs. « On en avait sur notre rue. Des gens très gentils. Un jour, les Allemands sont débarqués. Et les petites filles juives, avec qui on avait l’habitude de jouer, ont disparu. »

La plupart du temps, la guerre était ennuyeuse. Les jeunes n’avaient rien à faire. Albert n’allait plus à l’école, les Allemands ayant réquisitionné les bâtiments pour en faire des casernes. Il jouait au tennis, pagayait sur le canal.

La guerre elle-même fournissait parfois un divertissement macabre. Un jour, il a vu des bombardiers britanniques survoler la Manche. Il a aperçu les chasseurs allemands se lancer à leur poursuite au ras des arbres. « Ils ont abattu tous les bombardiers », se rappelle-t-il.

Pendant les deux dernières années de guerre, les Hollandais manquaient de tout. Y compris de nourriture. Albert partait en vélo dans les campagnes environnantes pour en revenir avec de gros sacs de patates.

Les Allemands sont devenus plus brutaux à mesure que la Résistance hollandaise s’organisait. Son meilleur ami s’est fait tuer d’une rafale de mitrailleuses en tentant de fuir le travail obligatoire en Allemagne.

Lui-même s’est fait prendre une nuit, alors qu’il tentait de couper du bois avec un ami pour deux vieilles dames du village. Des gendarmes les ont surpris. Il a été accusé de sabotage. Pendant une semaine, Albert a croupi dans une prison allemande, avec d’autres « saboteurs », en se demandant s’il serait fusillé. Les prisonniers dormaient sur une paillasse, à même le sol de ciment, avec un seau pour faire leur besoin. L’odeur était épouvantable.

De quoi parliez-vous, dans la cellule ? lui ai-je demandé.

« Nous étions très calmes. Même dans des moments comme celui-là, on garde espoir que les choses tourneront en notre faveur. En novembre 1944, les Allemands reculaient partout face aux armées alliées. Nous nous disions : nous ne serons pas fusillés parce que c’est la fin de la guerre. Et on s’accrochait à cette idée. »

Finalement, c’est son passeport falsifié qui lui a sauvé la vie. Les Allemands ont cru qu’il n’avait que 15 ans et l’ont relâché. Si l’occupant avait su qu’il était en réalité âgé de 16 ans, et donc majeur, les choses auraient pu tourner autrement.

Il a été chanceux. C’est ce qu’il dit aux jeunes du Musée de la Guerre. « Je leur dis de profiter de la paix. On ne sait jamais quand un conflit peut tout faire basculer. »