Le potentiel est immense en Estrie pour instaurer des partenariats d’économie circulaire à grand échelle, croit Ben Amor, directeur du Laboratoire interdisciplinaire de recherche en ingénierie durable et en écoconception. Le secteur agroalimentaire s’y prêterait très bien selon lui.
Le potentiel est immense en Estrie pour instaurer des partenariats d’économie circulaire à grand échelle, croit Ben Amor, directeur du Laboratoire interdisciplinaire de recherche en ingénierie durable et en écoconception. Le secteur agroalimentaire s’y prêterait très bien selon lui.

Économie circulaire: un potentiel régional

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
Trouver les trésors des uns à travers les poubelles des autres, c’est un peu la spécialité du Laboratoire interdisciplinaire de recherche en ingénierie durable et en éco-conception (LIRIDE) à l’Université de Sherbrooke. L’un des verdicts de son directeur, Ben Amor ? Il est temps de voir plus grand en Estrie.  

Le porc que vous mangez a peut-être englouti le pain et les biscuits que vous n’auriez pas pu consommer ou la drêche de votre bière préférée. C’est une idée vieille comme le monde, mais qui, dans un contexte de production à l’échelle industrielle, a trouvé son chemin à travers un système bien organisé et rentable pour tous, tant d’un point de vue environnemental que financier. 

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Là sont les deux facteurs qui motivent un partenariat d’économie circulaire, explique M. Amor. C’est d’ailleurs précisément ce que décortique son équipe en analysant les cycles de vie de près d’une vingtaine de matières par année selon différents critères. 

Si son équipe trouve souvent une voie beaucoup plus profitable pour l’environnement et le portefeuille du producteur que l’enfouissement ou le compostage, M. Amor estime que le Québec est encore très loin de son plein potentiel.

« Ce qui est important, c’est que l’économie circulaire est une question qui a une portée régionale, établit-il. C’est au-delà des frontières d’une entreprise. Les choses peuvent se faire de gré à gré, mais on peut tirer un meilleur profit à l’échelle régionale. On n’est pas là en ce moment. Les programmes sont beaucoup axés sur les entreprises et il y a clairement une lacune. On peut mieux optimiser l’utilisation des résidus et par le fait-même créer des emplois et de la recherche collective tout en étant bénéfique pour l’environnement. » 

Le fait est que l’Estrie, comme le Québec, ne connaît tout simplement pas ses ordures, clame-t-il. « Il y a beaucoup de gisements de matières résiduelles dans une région, et la connaissance de ceux-ci n’est pas bien connue ni documentée, explique-t-il. Quand on les connaît, on peut savoir quelles sont les technologies en place ou celles dont on aurait besoin pour développer et améliorer la productivité régionale. »

Pour atteindre cette étape, le scientifique rêve d’un centre de recherche appliquée en Estrie, où pourraient collaborer tous les acteurs concernés par la quête de l’économie circulaire, notamment les chercheurs universitaires et Synergie Estrie, l’entité créée spécialement pour développer des partenariats de symbiose industrielle à travers les sept MRC de la région. « Nous sommes prêts pour ça, affirme-t-il. En Estrie, nous sommes bien avancés et privilégiés, c’est important d’utiliser notre longueur d’avance pour se positionner au Québec. »

Des idées dans l’auge à cochons

Le secteur agroalimentaire est par exemple un secteur qui se prête très bien à l’économie circulaire, estime le chercheur. On pense déjà au fumier, qui sert depuis longtemps d’engrais pour les terres qui serviront à nourrir les bêtes. 

« Il y a beaucoup de choses à faire en ce sens. Il y a beaucoup de compagnies qui ont des résidus agroalimentaires et qui ne savent pas quoi en faire. Pour l’instant, c’est surtout de l’enfouissement ou du compostage. On peut tirer une meilleure valeur ajoutée de ces résidus-là. » 

Ben Amor est directeur du Laboratoire interdisciplinaire de recherche en ingénierie durable et en écoconception à l’Université de Sherbrooke. Avec lui, une grande motivation à réduire les émissions de GES dans la région : son fils Alex.

La Meunerie Côté-Girard, à Compton, contribue par exemple à l’une des solutions qui trouvent déjà le succès depuis un moment. Pour coconcter sa moulée à porcs, l’entreprise achète de la farine de biscuits à Prorec, une entreprise de Saint-Hyacinthe qui valorise les sous-produits d’usines de transformation alimentaire depuis presque 25 ans. Pour fermer la boucle d’économie circulaire qu’ils avaient imaginé alors qu’ils étaient producteurs porcins, les frères Stéphane et Martin Lemoine ont tout simplement créé une nouvelle entreprise qui servirait d’intermédiaire entre les fabricants de nourriture animale et les éleveurs de porc, de volaille et de vaches laitières.

Aujourd’hui, l’entreprise collecte les rejets de produits de boulangeries, de pâtes et de confiseries de même que des coproduits du blé, des gras végétaux, de la drêche et des sous-produits du lait auprès de plus de 50 usines pour détourner plusieurs centaines de tonnes de nourriture par semaine de l’enfouissement. La Boulangerie St-Méthode, à Magog et à Adstock, en fait notamment partie. 

« On amène tout ça à notre centre de tri, et on travaille de façon à la standardiser pour en faire un aliment prêt à vendre aux meuneries, explique Stéphane Lemoine. Ça leur permet d’utiliser un aliment recyclé qui leur amène une économie, mais avec une nutrition équivalente aux grains. » 

Beaucoup d’autres rejets alimentaires ont le potentiel d’être transformés en de tels ingrédients, souligne-t-il. « Il doit avoir une valeur intéressante à la fin, parce que le coût de transformation est assez élevé. Parfois, ça peut aussi nécessiter trop de transport », nuance M. Lemoine.  

« Toutes nos activités équivalent à 14 000 tonnes par année de gaz à effets de serre évités, ajoute-t-il. Ce qu’on retourne en alimentation animale, c’est environ 6500 hectares de terres agricoles qui n’ont pas à être cultivées chaque année. »

L’entreprise Prorec, à Saint-Hyacinthe, valorise chaque semaine plusieurs centaines de tonnes de sous-produits d’usines agroalimentaires pour en faire des ingrédients destinés à l’alimentation animale.

Gagnant-gagnant

Grâce à Synergie Estrie, les rejets du torréfacteur Café Vittoria à Sherbrooke sont devenus l’une des matières premières de la pépinière Arborinnov, à Saint-Denis-de-Brompton. Après s’êtres rencontrées lors d’un atelier de maillage de l’organisme en 2018, les deux entreprises ont réalisé qu’une partie des 30 tonnes de sacs de jute que jettait annuellement Café Vittoria pouvaient être mise à profit chez Arborrinov. Ceux-ci remplacent aujourd’hui le paillis de jute qu’Arborinnov se procurait vierge afin de favoriser la croissance des jeunes arbres. 

L’impact environnemental estimé de cette entente équivaut au retrait de l’équivalent de 73 000 kg de CO2 de l’atmosphère, tandis que des économies de près de 60 000 $ sont réalisées conjointements par les deux parties.

Tracteurs partagés

Pour appliquer l’économie circulaire, il faut notamment savoir optimiser ses ressources. On peut leur donner une deuxième vie, mais aussi les utiliser plus fréquemment. C’est par exemple ce que font les Coopératives d’utilisation de matériel agricole (CUMA). Les trois CUMA de l’Estrie (Coaticook, Weedon et l’Or blanc) permettent aux agriculteurs de partager de la machinerie agricole, des équipements, des intrants, de l’outillage et plus encore. Résultat ? Une empreinte écologique réduite, et des producteurs enrichis.  

L’alimentation animale est souvent un exemple d’industrie qui pratique l’économie circulaire. Certaines entreprises reprennent les surplus d’usines bioalimentaires pour ensuite les revendre à des fabricants de moulée.