On entend beaucoup dire que le fardeau de la preuve repose sur les épaules de la victime, « mais du moment qu’une plainte est déposée, ce sont les enquêteurs qui se chargent de documenter le dossier.

Du soutien pour libérer la parole des victimes

Lancé en octobre 2017 après que l’influent producteur américain Harvey Weinstein ait été accusé de nombreuses agressions sexuelles, le mouvement #moiaussi/metoo a gagné du terrain au Québec comme ailleurs. La vague a fait grand bruit et a sans doute contribué à libérer la parole de victimes qui gardaient le silence sur des abus vécus il y a de nombreuses années.

« C’est difficile à quantifier, mais oui, on constate que le mouvement a eu un effet d’entraînement, autant auprès des victimes qui ont été agressées récemment que du côté de celles qui ont été abusées il y a longtemps. La dénonciation publique de certaines personnes en a incité d’autres à faire entendre leur voix », souligne Maggie Fredette, directrice du CALACS — Estrie (Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel). 

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Du côté des CAVAC (Centre d’aide aux victimes d’actes criminels) de la province, « on a noté une augmentation globale de 20,8 % des demandes de victimes d’agression sexuelle dans l’année ayant suivie #moiaussi », souligne la directrice générale du CAVAC de la région de l’Estrie, Karine Gagnon. 

« Il n’est pas rare de voir des gens dénoncer bien des années plus tard. Chez les hommes victimes d’abus sexuels, par exemple, la moyenne d’années qui s’écoulent entre l’agression et la dénonciation est de 40 ans. Parfois, les victimes se disent qu’elles vont être capables de faire leur vie malgré tout, elles glissent ce pan de leur histoire sous le tapis. Les abus qu’elles ont vécus ont des impacts dans différentes sphères de leur vie, mais elles ne font pas nécessairement le lien entre leurs difficultés et l’agression qu’elles ont vécue. Et puis un élément déclencheur survient et réveille le trauma. Ça peut aussi bien être une odeur que le témoignage médiatisé d’une autre victime », poursuit-elle.


« Chez les hommes victimes d’abus sexuels, par exemple, la moyenne d’années qui s’écoulent entre l’agression et la dénonciation est de 40 ans. »
Karine Gagnon, CAVAC de l’Estrie

Certaines personnes dévoileront ce qui s’est passé à des proches, des amis ou des intervenants sans jamais ressentir le besoin d’aller plus loin. D’autres souhaiteront poursuivre en justice. 

« Dans tous les cas, qu’elles portent plainte ou pas à la police, on accompagne les victimes selon leurs besoins, on leur donne tout le support nécessaire. Certaines vont opter pour la justice réparatrice, d’autres vont entamer un processus judiciaire, d’autres, encore, vont avoir besoin d’aide pour démystifier les démarches administratives des programmes d’indemnisation. Nous, on s’ajuste selon le souhait de la personne qui est en face de nous. Nous sommes là pour elle, à chaque étape. Les services d’aide et d’accompagnement qu’on offre sont gratuits et confidentiels, ils s’adressent à toute victime d’acte criminel, peu importe quand celui-ci a eu lieu », note Mme Gagnon. 

Lorsqu’une victime choisit de porter officiellement plainte, travailleurs sociaux, psychoéducateurs, criminalistes et sexologues du CAVAC travaillent de concert avec les services policiers et les procureurs. Ils ont d’ailleurs des locaux au Service de police comme au Palais de justice.  

« Passer à travers un processus de dénonciation, c’est difficile. Le réseau de support qu’on installe autour de la victime l’aide à avancer là-dedans », mentionne Karine Gagnon.

Au poste de police, la personne qui souhaite dénoncer une agression sexuelle devra d’abord faire une déposition à un patrouilleur. 

 « Cette première plainte n’a pas à être détaillée. La victime va ensuite être dirigée vers l’un de nos enquêteurs spécialisés dans les cas d’agressions sexuelles. Ceux-ci ont suivi une formation particulière à l’École nationale de police du Québec, ils sont qualifiés pour accueillir et recueillir ce genre de témoignages. En collaboration avec le CAVAC et le CALACS, avec lesquels on travaille depuis plusieurs années, on s’assure également que la victime reçoit l’aide et l’accompagnement dont elle a besoin, on veut qu’elle trouve toute l’écoute et le réconfort nécessaires », indique Martin Carrier, porte-parole du Service de police de Sherbrooke. 

Fardeau de la preuve

On entend beaucoup dire que le fardeau de la preuve repose sur les épaules de la victime, « mais du moment qu’une plainte est déposée, ce sont les enquêteurs qui se chargent de documenter le dossier. Selon ce que la victime leur a dit, ils iront interroger des gens, ils vont reconstituer l’histoire. Ce n’est pas que la parole de la victime contre celle de l’agresseur. Le fait de s’être confié à quelqu’un à un moment, d’avoir eu un comportement qui a changé ou des notes qui ont chuté inexplicablement, tous ces détails peuvent devenir des éléments de preuve », précise Mme Fredette.  

Celle-ci insiste : il n’est jamais trop tard pour dénoncer une agression sexuelle. 

 « Des victimes qui ont vécu l’inceste, par exemple, peuvent attendre très longtemps après les faits avant d’oser en parler. La famille est censée jouer un rôle protecteur. Quand tu es enfant et que tu es abusé par un proche, c’est tout ton monde qui s’écroule. Certaines victimes passent des années, voire des décennies, à taire leur souffrance avant de se choisir et de décider de sortir du silence. Une femme de 96 ans est déjà venue ici pour nous raconter son histoire d’agression. Elle n’en avait jamais parlé, mais elle ne voulait pas qu’on enterre son secret avec elle. Tout ce qu’elle souhaitait, c’était de dire à quelqu’un ce qu’on lui avait fait subir lorsqu’elle était jeune. » 

Cette femme a trouvé au CALACS une oreille attentive, une épaule bienveillante sur laquelle déposer sa peine. Pour elle, c’était un baume suffisant.    

« On respecte le parcours de la victime qui vient cogner à notre porte. Le cheminement appartient à chacune », note Mme Fredette, qui salue la création, par le gouvernement du Québec, d’un comité d’experts dont le mandat est de trouver des façons de mieux adapter le système judiciaire aux victimes de crimes sexuels. 

« Après ça, il y a l’éducation, ajoute-t-elle. C’est aussi à ça qu’il faut s’attaquer. Au début des années 2000, il y avait une campagne de publicité dans laquelle on responsabilisait les victimes en leur disant quel comportement éviter. Il faut changer ce discours. Apprendre aux jeunes à respecter leurs pairs et à cultiver des relations égalitaires. Parce qu’une agression sexuelle, au final, c’est une prise de pouvoir sur quelqu’un d’autre. »