Le palais de justice de Shawinigan
Le palais de justice de Shawinigan

Descente aux enfers d’une ex-infirmière

Nancy Massicotte
Nancy Massicotte
Le Nouvelliste
SHAWINIGAN — Après avoir vécu une descente aux enfers à cause des opioïdes, Andrée-Anne Deschênes, une ex-infirmière en attente de sentence pour avoir fabriqué de fausses prescriptions, souhaite sensibiliser la population sur les ravages que ces médicaments peuvent causer.

«Il faut le dire à quel point la dépendance aux opioïdes peut nous amener loin. Quand j’exerçais ma profession, j’étais la première à juger les infirmières qui avaient été rayées de l’Ordre. Et maintenant, c’est moi qui se retrouve dans une situation semblable à cause de la dépendance. Oui, j’aimerais faire part de mon expérience et dire qu’il est possible d’aller chercher de l’aide et à quel endroit. Les gens doivent savoir que l’oxycodone doit être utilisé sur une courte période de temps», a-t-elle expliqué.

La jeune femme de 28 ans et son conjoint ont d’ailleurs livré des témoignages qualifiés d’«édifiants» par le juge Jacques Trudel, mercredi, dans le cadre des plaidoiries sur sentence au palais de justice de Shawinigan. Ils ont tous les deux parlé du gouffre dans lequel l’ex-infirmière s’est enfoncée après avoir commencé à prendre de l’oxycodone pour soulager les douleurs causées par la fibromyalgie.

Comme elle l’a expliqué, le médecin lui a prescrit les médicaments en lui disant que c’était un «dérivé» de morphine. De son côté, elle ne connaissait pas ce produit dont le nom était Supeudol, ne l’ayant jamais servi dans le cadre de son travail.

Selon ses dires, il lui a fallu un an pour que la dépendance se crée et qu’elle ait besoin de doses plus élevées pour soulager ses douleurs.

Or, elle a appris qu’elle ne serait plus en mesure de travailler comme infirmière si on devait lui prescrire des doses plus importantes, déjà qu’elle ne voulait pas en consommer dans le cadre de ses fonctions. Elle a donc pris un congé de maladie.

Elle a ensuite volé un carnet de prescriptions dans une urgence qu’elle a rempli faussement pour tenter d’obtenir les opioïdes.

Entre septembre et décembre 2018, elle s’est ainsi présentée à 16 reprises dans des pharmacies de la région en empruntant l’identité de femmes qu’elle connaissait.

Dans la majorité des cas, elle a été incapable d’obtenir les médicaments à cause de la nature de ceux-ci, de l’écriture qui apparaissait sur les prescriptions et de l’absence d’une preuve d’identité.

Andrée-Anne Deschênes

Les pharmaciens avaient pris soin de vérifier la validité du document auprès du médecin.

À d’autres occasions, ils ont aussi été alertés via leur système interne ou un regroupement de pharmaciens sur Facebook.

Elle a réussi à obtenir des médicaments à quatre reprises sur les 16 tentatives. Pour payer, elle utilisait par contre sa propre carte de crédit ou de débit. Elle donnait même son numéro de téléphone en cas de besoin.

Elle a été arrêtée et a comparu une première fois pour ses délits en novembre 2018 pour ensuite être remise en liberté sous conditions. Elle a malgré tout récidivé en décembre en essayant cette fois-ci de camoufler son visage et en voulant payer comptant avant de se faire arrêter une seconde fois.

En 2019, elle a plaidé coupable à plus d’une trentaine d’accusations presque toutes reliées à des fraudes à l’identité, la fabrication et l’utilisation de faux documents.Dans le cadre du processus judiciaire, elle a par ailleurs été congédiée par son employeur.

L’avocate de la défense, Me Valérie Thiffeault-Duchemin, a réclamé une absolution conditionnelle et une probation d’un an pour sa cliente, en insistant sur la réhabilitation de la jeune femme, le contexte particulier dans lequel les délits avaient été commis, le rapport présentenciel très favorable et l’effet dissuasif que le processus judiciaire avait eu sur elle.

Aujourd’hui, Mme Deschênes affirme aller beaucoup mieux. Sa médication a été modifiée, elle respecte la posologie, elle a entrepris un cheminement thérapeutique et un suivi auprès de Domrémy, elle s’est trouvé un nouveau travail et elle s’est inscrite dans le projet de recours collectif contre des sociétés pharmaceutiques en lien avec la crise des opioïdes. Son avocate a déposé en preuve plusieurs documents positifs à son égard.

Son conjoint a confirmé son évolution en disant avoir retrouvé la femme qu’il avait mariée.

Le procureur de la Couronne, Me Louis-Philippe Desjardins, a plutôt suggéré une peine de 12 mois de prison dans la collectivité et une probation de deux ans en précisant qu’elle s’est tout de même rendue à 16 reprises dans des pharmacies pendant plus de trois mois pour tenter d’obtenir des médicaments et surtout, qu’elle a brisé ses engagements de remise en liberté. Pour lui, il est important de ne pas oublier dans cette affaire le facteur de dissuasion générale. Il a également mis un bémol sur son niveau de responsabilisation et sur son plaidoyer de culpabilité, en rappelant qu’elle attribue ses délits à sa dépendance et que la preuve recueillie contre elle était accablante.

Le juge Trudel devrait rendre la sentence le 13 mars.