Mohammad Shafia, Tooba Yahya et leur fils Hamed lors d’une comparution au tribunal en 2011. Pour la première fois depuis sa condamnation pour quadruple meurtre, Mme Yahya s’est confessée et a été un livre ouvert.
Mohammad Shafia, Tooba Yahya et leur fils Hamed lors d’une comparution au tribunal en 2011. Pour la première fois depuis sa condamnation pour quadruple meurtre, Mme Yahya s’est confessée et a été un livre ouvert.

Crime d’honneur des Shafia: les confessions de Tooba Yahya

MONTRÉAL — Pour la première fois depuis qu’elle a été condamnée à la prison à vie pour l’assassinat de trois de ses filles et de la première femme de son mari, une affaire de crime d’honneur jamais vue au pays et qui a fait le tour du monde, Tooba Yahya, épouse de Mohammad Shafia, a récemment confessé son crime aux commissaires aux libérations conditionnelles du Canada.

Les circonstances du quadruple meurtre, son enfance en Afghanistan sur fond de guerre, son mariage arrangé alors qu’elle n’avait que 17 ans, sa relation de soumission avec son mari, ses sentiments envers sa mère, la culpabilité éprouvée pour la mort de ses enfants : Tooba Yahya a été un livre ouvert. 

Originaires d’Afghanistan, les Shafia et leurs enfants sont arrivés au Canada en 2007 et se sont établis dans l’arrondissement de Saint-Léonard, dans le nord-est de Montréal. 

Mme Yahya, 49 ans, et son mari ont été condamnés en 2012 à l’emprisonnement à vie pour avoir poussé, dans le canal Rideau à Kingston, une voiture dans laquelle se trouvaient trois des filles du couple, Zainab, 19 ans, Sahar, 17 ans, et Geeti, 13 ans, et la première femme de Shafia, Rona Amir Mohammad.

Le crime a été commis il y a 10 ans, en juin 2009, et les quatre victimes ont péri noyées. Selon la théorie de la poursuite, les trois filles ont été victimes d’un crime d’honneur, car leur père n’acceptait pas leur façon de vivre. Cette retentissante affaire a été suivie partout au Canada et sur la scène internationale.

Le couple Shafia ne pourra obtenir sa libération conditionnelle avant 25 ans, mais Tooba Yahya a récemment témoigné devant les commissaires aux libérations conditionnelles pour demander la permission d’effectuer une sortie avec escorte, durant quelques heures, pour se recueillir sur la tombe de sa mère, décédée plus tôt cette année. La Presse a pris connaissance de la décision écrite des commissaires.

Volte-face

Durant le procès devant jury, Tooba Yahya avait témoigné que durant un voyage familial aux chutes Niagara, les membres de la famille s’étaient arrêtés dans un motel de Kingston, qu’en soirée, l’une de ses filles lui avait demandé les clés de la voiture pour y chercher des vêtements, mais que le lendemain matin, elle et ses sœurs étaient disparues et qu’elle (la mère) s’était rendue dans un poste de police pour signaler leur disparition.

Or, pour la première fois, Mme Yahya a admis et décrit le crime aux commissaires. Elle a raconté que vers 2h dans la nuit du 30 juin 2009, elle se trouvait dans un véhicule de marque Nissan avec ses filles. Mohammad Shafia et son fils Hamed les ont rejointes et son mari lui a demandé d’aller dans l’autre voiture utilisée par la famille, une Lexus. Mohammad Shafia a alors pris le volant de la Lexus et percuté l’arrière de l’autre véhicule dans lequel se trouvaient les trois filles et sa première femme. Tooba Yahya a expliqué aux commissaires qu’elle avait demandé à son mari ce qu’il faisait et que celui-ci lui avait répondu qu’il allait les tuer. Elle dit avoir tenté de l’en empêcher, mais il a heurté la Nissan une deuxième fois, et celle-ci a plongé dans le canal. Mme Yahya affirme qu’elle ignorait le projet de son mari de tuer ses filles, qu’il était incapable de vivre dans le déshonneur et qu’il lui a dicté quoi dire aux policiers. 

Durant l’audience, Mme Yahya a dit être coupable de ne pas avoir protégé ses enfants, mais ajouté qu’elle n’a pas été en mesure de les sauver. 

Elle a ajouté avoir voulu révéler la vérité plusieurs fois, qu’elle avait peur que son mari s’en prenne à ses autres enfants, mais qu’aujourd’hui, elle avait décidé de tout raconter aux commissaires. Elle a dit n’avoir jamais raconté cette version à ses autres enfants, mais que ceux-ci savent ce qui s’est passé. 

Un mari contrôlant

Mme Yahya a relaté avoir été anxieuse durant toute sa jeunesse en Afghanistan en raison de la guerre. L’un de ses frères est mort durant celle-ci, à l’âge de 22 ans. Son père est décédé alors qu’elle avait 12 ans et elle a été élevée par sa mère et des servantes. Alors qu’elle avait 17 ans, sa mère a accepté de donner sa main à Mohammad Shafia, même si ce dernier avait déjà une femme. Elle en a toujours voulu à sa mère pour cette décision. Durant plusieurs années, elle n’a eu aucun contact avec sa mère, car Shafia ne voulait pas la voir, parce qu’elle fumait et que c’était un comportement honteux.

Elle a eu sept enfants avec lui et dit ne jamais les avoir forcés à adhérer à une religion. Elle appréciait la première épouse de Shafia, car elle était bonne, en plus de l’aider et de la réconforter.

Durant 20 ans, elle a toujours suivi les règles imposées par son mari même si elles étaient dures à accepter. Il décidait où elle pouvait aller et qui elle pouvait voir. Elle craignait que si elle désobéissait, il ne parte en emmenant les enfants avec lui. «Vous dites que vous avez toujours su que ce n’était pas un homme bon, mais que vous aviez peur pour vos enfants», peut-on lire dans la décision. 

Durant l’audience, Mme Yahya a déclaré qu’elle pouvait maintenant prendre ses propres décisions et qu’elle n’avait plus peur de lui. 

«Depuis que je suis emprisonnée, j’ai découvert la liberté», a déclaré Mme Yahya aux commissaires, qui ont repris ses mots dans leur décision.

Une seule fois, en 2017, elle a communiqué avec son mari, mais il lui a encore parlé de déshonneur, et elle a décidé de mettre fin à la relation. Elle a rempli des documents de divorce, mais Shafia refuserait de les signer.

Pardon à sa mère

Mme Yahya demande une première sortie avec escorte, de quelques heures, pour «dire au revoir» à sa mère, décédée en mai dernier. Elle a dit aux commissaires qu’elle était encore en colère contre elle, mais qu’elle était prête à lui pardonner. 

Elle a des contacts avec ses trois enfants survivants en liberté, qui la visitent au pénitencier. 

Mme Yahya suit des cours d’anglais en détention et a un comportement «impeccable» avec les membres du personnel carcéral et ses codétenues, selon son équipe de gestion.

Les commissaires ont accepté de lui accorder ce premier élargissement, tout en soulignant toutefois la gravité du crime.

«Celui-ci est considéré comme un crime d’honneur et tel que spécifié par le juge lors du prononcé de la peine, cette notion tordue de l’honneur n’a pas de place dans une société civilisée. Il a causé la mort de quatre innocentes victimes dont trois, qu’en tant que mère, vous aviez le devoir de protéger», écrivent notamment les commissaires.

La sortie accordée à Mme Yahya devait durer cinq heures, entre 9h et 14h, et a eu lieu à une date indéterminée.

L’an dernier, la Commission de l’immigration et du statut de réfugié a décidé de révoquer la résidence permanente au Canada de Tooba Yahya et de Mohammad Shafia pour grande criminalité. Les deux devraient donc être expulsés vers leur pays d’origine, l’Afghanistan, après avoir fini de purger leur peine au Canada.