Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Malgré qu’il soit paralysé des quatre membres, William Alain continue de s’adonner à la chasse. Il pose ici avec son premier chevreuil.
Malgré qu’il soit paralysé des quatre membres, William Alain continue de s’adonner à la chasse. Il pose ici avec son premier chevreuil.

Chasseur et tétraplégique

À l’heure qu’il est, le voleur a probablement déjà examiné les données recueillies par la caméra de chasse, dont les allées et venues des chevreuils circulant à proximité de la cache où il a piqué l’appareil. Ce que les images ne montrent pas cependant, c’est la réalité de celui à qui ces précieuses informations devaient servir, un chasseur paralysé des épaules jusqu’au bout des orteils.

William Alain a 23 ans. Originaire de Saint-Raymond-de-Portneuf, il a été victime d’un grave accident de motoneige le 15 décembre 2015, à deux semaines de son 19e anniversaire de naissance.

Il avait neigé ce jour-là. En début de soirée, l’étudiant en mécanique industrielle et un ami se sont donné rendez-vous pour leur première randonnée de la saison.

William ne peut toujours pas s’expliquer pourquoi ni comment, mais il n’a pas freiné avant d’entrer à bonne vitesse dans un boisé au bout d’un champ.

Sa motoneige a violemment percuté un arbre. «J’ai été éjecté avant de débouler dans un ravin profond d’une vingtaine de pieds.»

Le motoneigiste a été grièvement blessé au niveau de la 4e vertèbre cervicale.

«Mes membres, mes mouvements et ma respiration ont été affectés. Les muscles qui servent à faire gonfler le diaphragme n’étaient plus fonctionnels.»

Mis sous respirateur artificiel pendant un mois, William est demeuré conscient, mais n’a aucun souvenir des vingt premiers jours après l’accident, alors qu’il se trouvait à l’Hôpital de l’Enfant-Jésus, à Québec.

C’est ici qu’on a prononcé le mot tétraplégique, qui veut dire paralysé des quatre membres.

«J’ai frappé un mur... J’étais très actif, j’avais beaucoup de projets, je savais où je m’en allais. Disons que je n’avais pas besoin de cela.»

Doté d’une grande habileté manuelle, l’aîné de trois garçons travaillait depuis le début de l’adolescence, tant les fins de semaine que durant les vacances estivales, à la ferme d’un voisin. «Ce n’était pas un problème pour moi de faire des heures.»

William devait maintenant s’en remettre aux autres pour le sortir du lit, le laver, l’habiller, mettre son assiette devant lui et couper ses aliments en petits morceaux.


« J’ai frappé un mur... J’étais très actif, j’avais beaucoup de projets, je savais où je m’en allais. Disons que je n’avais pas besoin de cela. »
William Alain

Il aurait pu s’effondrer, mais entouré des siens, le jeune homme a préféré mettre ses énergies ailleurs.

«Je ne dis pas que je n’ai jamais eu de moments difficiles, mais j’avais déjà cette mentalité de regarder le plus loin possible.»

La chasse a toujours fait partie de sa vie. Même paralysé, William s’est promis qu’il n’allait pas s’en priver. Il a donc élaboré un système ingénieux lui permettant d’y retourner.

Avant de vous expliquer de quoi il en retourne exactement, ne perdons pas de vue que l’ami se déplace à l’aide d’un fauteuil roulant électrique auquel est greffé un bras robotisé.

William contrôle ses déplacements avec une manette située... derrière sa tête.

William Alain, 23 ans, est devenu tétraplégique à la suite d’un grave accident de motoneige, en décembre 2015. 

«Quand je pousse le ‘‘joystick’’ en arrière, j’avance. Si je le tasse à gauche ou à droite, je tourne.»

Une commande électronique est également installée à la hauteur de ses épaules. William arrive à les lever pour activer avec adresse différentes fonctions, dont celle de répondre au cellulaire en face de lui.

«Ma chaise est comme un ordinateur.»

Et lui, un inventeur né.

Une cache adaptée à sa condition a été aménagée dans la Réserve faunique de Portneuf, près de la rivière Batiscan. William s’y rend à bord d’une chaise roulante poussée et tirée par deux accompagnateurs, dont son père qui a défriché un sentier.

William se camoufle avec son arbalète fixée sur un trépied installé devant lui, mais un peu trop loin pour être en mesure de regarder dans le télescope.

Qu’à cela ne tienne, il s’aide d’un pointeur laser pour ensuite faire pivoter son arbalète à l’aide d’une baguette... reliée à sa bouche.

Vous allez me dire que même en visant correctement sa cible, notre chasseur est incapable de tirer. C’est méconnaître William qui n’est jamais à court de solutions.

Le jeune homme a eu l’idée de récupérer la serrure électronique dans la porte intérieure d’une vieille voiture, un bouton qu’il a assemblé à la détente de l’arbalète. Alimenté par une pile, cet interrupteur est situé près de la joue de William qui, au moment jugé opportun, appuie et déclenche la flèche.

Deux ours figurent à son palmarès, mais à ce jour, aucun chevreuil, plus méfiant, agile et rapide.

«Il voit, sent et entend tout.»

William et son père ont récemment installé une caméra sur leur site. Les renseignements enregistrés allaient justement leur permettre d’analyser le va-et-vient de l’animal en prévision de la période de chasse qui achève. Le moindre petit détail devait être pris en compte pour positionner le plus efficacement possible l’abri, le fauteuil roulant et l’arbalète sur trépied.

C’est en se rendant sur place pour mettre la touche finale aux préparatifs que le duo a découvert que la caméra avait disparu. Le voleur a laissé des traces de pas derrière lui.

«C’est plate. On prend ça tellement à cœur.»

Depuis trois ans, William Alain peut compter sur les conseils de Michel Therrien, fondateur du regroupement Chasse Québec qui se spécialise dans la production vidéo, la formation et le guidage.

Également chroniqueur et conférencier, Michel a une admiration sans bornes pour William dont le parcours hors du commun fera bientôt l’objet d’un documentaire.

Plus tôt cette semaine, Michel a publié sur les réseaux sociaux un texte intitulé «Lettre au voleur», un long message dans lequel il lui précise ceci au sujet de la caméra dérobée...

«Elle appartient à un guerrier qui se bat encore pour gagner une lutte difficile, à une personne exceptionnelle qui n’a pas la chance de faire beaucoup d’autres loisirs que la chasse...»

Au moment d’écrire ces lignes, la lettre avait été partagée près de 4000 fois. Touchés, plusieurs internautes ont exprimé le souhait d’offrir une nouvelle caméra à William qui vient de vivre une semaine forte en émotions, là où il est le plus heureux, en forêt.

Son histoire se termine bien. La photo accompagnant cette chronique en fait foi. La chasse a été bonne. La fierté se lit sur son visage. Ça, personne ne peut lui voler.