La police tunisienne désinfectant l'espace public autour d'une église.
La police tunisienne désinfectant l'espace public autour d'une église.

Désinfecter les lieux publics?

Valérie Borde
Fondatrice, Centre Déclic
« Lorsqu’on regarde les nouvelles internationales, nous voyons des travailleurs vaporiser des produits désinfectants dans les lieux publics. Je n’ai rien vu de tel au Québec. Est-ce efficace et, si oui, pourquoi ce n’est pas utilisé ici? », demande Linda Lefort, de Gatineau.

Les images de nuages de désinfectants vaporisés dans les rues dans plusieurs pays sont impressionnantes, mais la plupart des experts qui se sont prononcés à ce sujet pensent qu’il ne s’agit pas d’une bonne manière de lutter contre le virus. « Personnellement, je ne vois pas l’intérêt de faire une telle chose », estime Caroline Duchaine, professeure à l’Université Laval et spécialiste en aérovirologie, qui étudie la manière dont les virus se propagent. « Les gouvernements ont raison de mettre leur énergie ailleurs », ajoute l’expert en décontamination Christian L. Jacob, président de l’Association des microbiologistes du Québec.

On sait que le virus se propage à partir des gouttes de mucus que les personnes malades expulsent de leur corps lorsqu’elles toussent ou éternuent, qui peuvent se déposer jusqu’à une distance d’un mètre. Il peut rester plusieurs jours sur des surfaces, comme l’a montré une étude réalisée en laboratoire. Mais en extérieur, cependant, le virus a toutes les chances de devenir inactif beaucoup plus rapidement, à cause du soleil, du vent ou de la pluie. Il n’est pas équipé pour jouer dehors! « La charge virale qui subsiste dans l’environnement est sûrement négligeable », affirme Caroline Duchaine.

Par ailleurs, comme le virus ne voyage pas dans l’air, il faut qu’il ait un « chemin » fait de différents contacts à partir d’une surface contaminée pour qu’il puisse rejoindre le système respiratoire d’une personne et l’infecter. Or certains de ces chemins sont bien moins probables que d’autres. On ne met pas souvent les mains par terre dans la rue juste avant de se gratter le nez. Et comme l’a dit le Dr Arruda en conférence de presse, habituellement, on ne « liche » pas les bancs. 

En Chine et en Corée, les autorités ont, d’après les médias, vaporisé une solution diluée d’eau de Javel. Un déploiement bien impressionnant et possiblement rassurant pour la population, mais que même des experts chinois ont condamné. En résumé, procéder de cette manière est à peu près inutile, très inefficace, potentiellement toxique, et dangereux dans le contexte actuel. Inutile, puisque les probabilités d’attraper le virus dans l’environnement extérieur sont très minces, au-delà de la distance de 2 mètres à respecter vis-à-vis des autres personnes. Inefficace, car la vaporisation dans l’air n’est pas un bon moyen de désinfecter les surfaces : une bonne partie de la solution vaporisée s’évapore dans l’air et, pour nettoyer quelque chose, rien ne vaut le frottage. Toxique, car rejeter des quantités massives d’eau de Javel dans l’environnement peut avoir bien des impacts, sur le milieu naturel mais aussi sur la qualité de l’eau (au passage, le virus ne se propage pas par l’eau). Dangereux, surtout, car cela mobiliserait des équipements de protection à haut risque de pénurie, qu’on doit avant tout réserver au réseau de la santé où la charge virale est en certains endroits infiniment plus élevée que sur du mobilier urbain extérieur, et les risques de contamination beaucoup plus élevés. Sans équipements de protection, les travailleurs chargés du nettoyage extérieur s’exposeraient à des risques élevés de maladies respiratoires, et à de possibles intoxications. Quand bien même on croulerait sous le matériel de protection, il n’est pas dit que faire parcourir la ville à des travailleurs pour aller s’équiper et désinfecter du mobilier urbain serait au final plus bénéfique que de leur permettre de rester chez eux. 

L’Agence de santé publique du Canada a mis à jour le 23 mars ses consignes de nettoyage et désinfection des espaces publics. Ses recommandations visent les lieux intérieurs ainsi que les poignées de porte sur lesquelles beaucoup de gens déposent leurs mains au même endroit. Plusieurs villes ont aussi décidé d’elles-mêmes de condamner des bancs publics, en plus des terrains de jeux qui, eux, constituent un risque beaucoup plus élevé car ils sont faits pour être touchés et favorisent les contacts étroits.

Là où les bancs sont encore utilisables, rien ne vous empêche, si vous voulez vous y asseoir, d’y passer avant un linge avec du nettoyant ménager ou une lingette imbibée (à condition de ne pas la jeter par terre après!), ou de laver vos vêtements en rentrant si vous voulez minimiser vos risques. Évitez d’y mettre vos mains, tout comme sur les rambardes des escaliers, sauf dans des situations périlleuses (vous n’avez pas besoin de vous blesser en tombant ces jours-ci!). Mais surtout, la consigne numéro un reste inchangée : quoi que vous fassiez, lavez-vous les mains régulièrement.

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