L'archéologue Carl Lavoie (à gauche) s'est employé à faire découvrir les différents visages de Cap-Rouge tout l'été, en offrant des visites guidées à pied du Vieux-Cap-Rouge et de ses environs.

Vol au-dessus d'un «paysage historique»

Le tracel est un vestige bien visible de l'histoire ferroviaire de Cap-Rouge. Pour Carl Lavoie, archéologue, il ne faudrait toutefois pas passer sous silence que Cap-Rouge dans son ensemble est un «paysage historique»!
Lieu de la première tentative de colonisation française en Amérique du Nord, pôle tournant de l'industrie du bois au XIXe siècle, hôte d'une importante usine de poterie, l'ancienne ville de Cap-Rouge, maintenant fusionnée à Québec, a plusieurs visages à découvrir. Carl Lavoie s'est employé à les montrer tout l'été, en offrant des visites guidées à pied du Vieux-Cap-Rouge et de ses environs. Retour sur trois grands pans de l'histoire de Cap-Rouge.
Première tentative de colonisation française en Amérique du Nord
En 1541, Jacques Cartier vient s'implanter à Cap-Rouge avec 300 colons, pour la plupart des gens de métiers. Ils défrichent, plantent et construisent deux forts, l'un à l'embouchure de la rivière Cap-Rouge, l'autre sur le haut du cap. Durant l'hiver, la situation est tendue entre les Amérindiens et les nouveaux colons, raconte Carl Lavoie. En 1542, Cartier retourne en France, alors que Roberval vient s'établir à Cap-Rouge, cette fois avec près de 200 hommes, dont des nobles, dans le but avoué de développer la colonie. Malheureusement, après un hiver qui s'est relativement bien passé en 1543, Roberval est rappelé par la mère patrie, avec toute la colonie : la France est en guerre. «C'est vu comme un échec de colonisation, mais ce n'est pas nécessairement ça. Le fait de s'établir en Amérique avec autant de personnes, c'est ce qui a fait que la France a pu poursuivre la colonisation plus tard avec Champlain. C'est venu asseoir la possession du territoire par les Français.» La suite est une histoire mieux connue. En 1608, Champlain reprendra la colonisation, mais cette fois à Québec.
Les vestiges de cette tentative de colonisation commencent à peine à être découverts. Ce n'est qu'en 2005 que les fondations des forts construits à l'époque ont été retrouvées, à l'endroit actuel du parc Cartier-Roberval. Pour l'instant, les vestiges, très fragiles, ne sont pas accessibles au public, sauf durant le mois de l'archéologie qui s'achève.
«Il reste encore des fouilles à faire. On estime qu'il y a 30 % du site qui est fouillé présentement, on aimerait au moins fouiller 70 % pour avoir des réponses à un tas de questions qu'on se pose», affirme Carl Lavoie.
Il rêve d'une future mise en valeur crédible du site, «absolument unique» en Amérique du Nord de par son architecture du XVIe siècle et extrêmement riche en artefacts. «Ça mérite d'être montré au monde entier!» s'enorgueillit l'archéologue.
Plaque tournante de l'industrie du bois
Au pied du tracel, quand on regarde vers le fleuve à marée haute, difficile de savoir que des vestiges sous-marins d'une autre époque y survivent encore. Et pourtant, toute une série de fondations de quais se révèle à marée basse, mentionne Carl Lavoie.
Au milieu du XIXe siècle, sous l'impulsion des importations de l'Empire britannique, toute la baie de Cap-Rouge vibrait au rythme de l'industrie du bois, et, plus largement, du transport maritime. Les Atkinson, grands barons du bois, possédaient un domaine sur le dessus du promontoire de Cap-Rouge, à l'endroit actuel du parc Cartier-Roberval. Même à cette époque, on soupçonnait la présence de restes de la colonie avortée, révèle Carl Lavoie. Aujourd'hui, on a retrouvé, en plus des vestiges de l'époque de Roberval, certaines ruines du domaine Atkinson. La construction du tracel, et l'emprise large conservée par la compagnie ferroviaire ont contribué à préserver ces trésors archéologiques, sans quoi d'autres développements immobiliers auraient peut-être eu lieu sur ce promontoire qui offre une vue exceptionnelle sur le fleuve.
Durant la deuxième moitié du XIXe siècle, dans le sillage de l'industrie du bois, une autre industrie prospère à Cap-Rouge : celle de la poterie.
Une importante usine employant près de 40 personnes produit divers objets de la vie courante, avec une facture reconnaissable entre toutes. «La terre fine jaune donnait à la poterie une couleur bien spécifique à Cap-Rouge», raconte Carl Lavoie, qui précise que des pièces de cette usine ont été vendues aussi loin qu'en Ontario, au Nouveau-Brunswick et en Estrie. D'importants fragments presque intacts ont été retrouvés lors de fouilles archéologiques du dépotoir de l'usine, qui a périclité en même temps que l'industrie du bois, après la crise économique de 1873-1879 et la décision de l'Angleterre de favoriser le libre marché.
Encore une fois, le tracel a bien joué son rôle de protecteur imprévu. Une bonne partie des terrains de l'ancienne poterie fermée en 1890 ont été achetés pour pouvoir y construire une partie du viaduc ferroviaire, en 1906. Or, par chance, la partie du terrain inutilisée par le tracel recelait le vestige archéologique le plus important à préserver : la chambre des fours, où se trouvaient les bases de trois fours intacts, raconte Carl Lavoie, qui a mené les fouilles sur le site dans les années 80.
À découvrir
Cap-Rouge renferme bien d'autres secrets historiques. Si les fêtes du centenaire du tracel sont une bonne occasion d'en découvrir plus, il vous reste encore deux jours pour visiter le site archéologique Cartier-Roberval, exceptionnellement ouvert pour le mois de l'archéologie. Si vous ne pouvez vous y rendre, l'exposition La colonie retrouvée, au Musée de l'Amérique francophone, raconte l'histoire de cette tentative de colonisation et présente les artefacts découverts. L'exposition Cap-Rouge en histoires, réalisée dans la foulée des festivités du tracel, se poursuit aussi jusqu'au 8 septembre à la bibliothèque Roger-Lemelin.