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Sarah Landry, travailleuse de rue, Chantale Simoneau, directrice, et Gabrielle Caron, coordonatrice de l’hébergement, se mobilisent pour rappeler aux femmes que les refuges du Projet L.U.N.E. restent ouverts malgré le couvre-feu.
Sarah Landry, travailleuse de rue, Chantale Simoneau, directrice, et Gabrielle Caron, coordonatrice de l’hébergement, se mobilisent pour rappeler aux femmes que les refuges du Projet L.U.N.E. restent ouverts malgré le couvre-feu.

Violence: les femmes marginalisées coincées par le couvre-feu

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil
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Le soir, la tension monte souvent dans la maison de chambres où «Dragonne» loge temporairement avec son chum et d’autres chambreurs. Certains sont drogués, d’autres sont agressifs. Et parfois, ça explose.

En temps normal, Dragonne peut aller faire un tour dehors quand les esprits s’échauffent après 20h. Mais depuis l’instauration du couvre-feu, elle endure.

«J’aime mieux rester à la maison avec ma violence que de me promener sur la rue et de me faire remarquer, au lieu d’être interceptée par la police», dit-elle.

Quand elle n’en peut plus, Dragonne se rend dans un des deux refuges du Projet L.U.N.E, un groupe de défense des droits sociaux «par et pour» des travailleuses du sexe, actives ou non, qui a un hébergement sur la rue Prince-Édouard et un autre sur la rue Notre-Dame-des-Anges, dans le quartier Saint-Roch.

Sauf que le trajet nocturne angoisse beaucoup Dragonne. Dans la rue, elle se méfie de toutes les voitures qui passent, au cas où elle en croiserait une avec un gyrophare. «Dès que je vois un char, je me baisse», dit Dragonne, qui se fait appeler par son surnom et est pair aidante au Projet L.U.N.E.

Craignant d’être interceptées par les forces de l’ordre après 20h, les femmes marginalisées — travailleuses du sexe, toxicomanes ou itinérantes, par exemple — fréquentent moins les refuges du Projet L.U.N.E. depuis l’instauration du couvre-feu. Et elles restent parfois coincées dans des logements où elles risquent davantage d’être violentées.

Les cas de violence, «j’en ai jamais eu autant en si peu de temps», dit Sarah Landry, travailleuse de rue au Projet L.U.N.E. Les femmes «sont très exposées à la violence en ce moment».

Le gouvernement cherchait pourtant à éviter cet effet collatéral du couvre-feu. Lors d’une conférence de presse, le 7 janvier, la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, avait encouragé les victimes de violence à se rendre dans les ressources d’hébergement après 20h. «Le couvre-feu […] ne doit surtout pas vous empêcher de quitter un milieu de vie violent ou qui compromet votre sécurité ou celle de vos enfants», avait-elle dit.

À Québec, le couvre-feu semble décourager davantage les femmes marginalisées. Les maisons d’hébergement pour les femmes violentées, qui accueillent des femmes de tous les milieux socio-économiques, sont remplies en ce moment, indique Édith Mercier, de l’Alliance des maisons d’hébergement de la Capitale-Nationale. Mais d’autres places peuvent être ajoutées, précise Mme Mercier. «Il ne faut pas que les femmes hésitent à appeler, il y a d’autres solutions qui sont envisageables», dit-elle.

Avec la pandémie, souligne Mme Mercier, les hommes violents sont plus nombreux à être en télétravail ou à avoir perdu leur emploi, ce qui expose davantage les femmes à la violence physique ou psychologique et limite les occasions de demander de l’aider discrètement.


« Ce qui est le pire pour les femmes, ce n’est pas vraiment le couvre-feu, c’est d’être tout le temps en présence du conjoint violent »
Édith Mercier, Alliance des maisons d’hébergement de la Capitale-Nationale


C’est le cas aussi pour les femmes marginalisées. Sauf que celles-ci semblent plus réticentes à se déplacer pour aller chercher de l’aide après le couvre-feu. Et, si elles le font, elles tentent de se cacher de la police comme Dragonne.

Ce type de crainte envers les policiers s’est manifesté de manière tragique, cette semaine, lorsqu’un sans-abri innu a été retrouvé mort dans une toilette chimique près d’un refuge fermé à Montréal. Selon plusieurs médias, Raphaël «Napa» André se cachait des policiers durant le couvre-feu.

À Québec, les intervenantes du Projet L.U.N.E. constatent à quel point la crainte des policiers est ancrée chez les femmes marginalisées. Les travailleuses de rue connaissent des bons policiers, nuance Sarah Landry, mais certaines femmes ont eu tant de mauvaises interactions avec les patrouilleurs qu’elles ont développé une mauvaise perception des forces de l’ordre.

Message peu entendu

«Je pense qu’il y a un bris de confiance entre les populations marginalisées et les corps policiers», dit Mme Landry.

Le maire de Québec, Régis Labeaume, a promis que les policiers ne donneraient pas de contraventions aux personnes en situation d’itinérance s’ils se trouvaient à l’extérieur durant le couvre-feu.

Mais les personnes marginalisées ne reçoivent pas nécessairement les nuances du couvre-feu, note Chantale Simoneau, directrice du Projet L.U.N.E. «Le message que tout le monde entend, ce qui est uniforme et que tout le monde sait, c’est : “après 8h, t’as pas le droit d’être dans la rue”», dit Chantale Simoneau. Résultat, depuis deux semaines, quand Dragonne arrive au refuge de la rue de la rue Notre-Dame-des-Anges vers minuit, les lieux ont l’air anormalement vides en cette période de grand froid.

Pour conserver un toit durant le couvre-feu, des travailleuses du sexe qui se rendent normalement aux refuges du Projet L.U.N.E. ont opté pour des «plans B, C et D», note Mme Simoneau.

Mais ces lieux ne sont pas toujours sécuritaires pour les travailleuses du sexe, observe la directrice du Projet intervention prostitution Québec (PIPQ), Geneviève Quinty. «Elles vont aller crécher à gauche et à droite chez des clients, dit Mme Quinty. Elles vont peut-être être confrontées des fois à avoir des rencontres sexuelles en échange d’un hébergement».

Au Projet L.U.N.E., les intervenantes se mobilisent pour rappeler aux femmes que les deux refuges restent ouverts malgré le couvre-feu et qu’elles ne recevront pas de contraventions si elles se déplacent pour s’y rendre, souligne Sarah Landry. «En ce moment, dit Mme Landry, il y a de la place plus que jamais.»