Dans une étude universitaire à laquelle ont participé 56 000 élèves, 21 % affirment se faire insulter à répétition et 24 % disent avoir été frappés «quelques fois» par un autre élève pendant l'année scolaire.

Violence à l'école: une lutte «à géométrie variable»

En juin 2012, Québec adoptait la loi 56 afin d'obliger les écoles à mettre en place des mesures pour lutter contre l'intimidation et la violence à l'école. Près de deux ans plus tard, les efforts déployés restent «à géométrie très variable», selon les syndicats d'enseignants.
Avec la loi 56, chaque école doit adopter et mettre en oeuvre un plan d'action pour lutter contre la violence au primaire et au secondaire. La direction doit aussi désigner une personne responsable de ce dossier, chargée de coordonner les travaux d'une équipe.
Les écoles avaient jusqu'au 31 décembre 2012 pour se conformer à ces obligations. Selon le ministère de l'Éducation, 99 % des écoles s'y étaient pliées en janvier 2013.
Il y a quelques mois, la Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE) a sondé ses membres afin de savoir comment la loi avait été implantée. Verdict : les efforts sont très inégaux d'une école à l'autre, affirme Josée Scalabrini, présidente de la FSE. Et la nouvelle loi n'a pas nécessairement bouleversé les choses. «Ce n'est pas devenu une priorité», dit-elle.
Une situation qui s'explique facilement par le manque de moyens, poursuit Mme Scalabrini. «On demande aux équipes-écoles de s'asseoir ensemble mais on ne leur donne pas de temps et de condition pour faire ça. C'est là qu'il y a un manque», dit-elle.
Un début positif
Claire Beaumont, titulaire de la Chaire de recherche sur la sécurité et la violence à l'école de l'Université Laval, considère de son côté que le bilan est plutôt positif. «C'est un début pour rassembler le plus grand nombre d'écoles possible autour de ce qu'on souhaite. Oui, la loi a changé quelque chose. Mais il reste encore du travail à faire et ça prend du temps. Ça reste très inégal», dit-elle.
Mme Beaumont considère que la loi a permis de faire avancer les choses, du moins dans certaines écoles. «Il y avait des écoles qui étaient organisées, il y en avait d'autres qui ne l'étaient pas. La loi a permis à des gens de réfléchir. Pour ceux qui ne l'avaient pas encore fait ou qui trouvaient que ce n'était pas important, ça a permis de mettre à jour et de bonifier leurs interventions. Mais je pense qu'il y a des écoles qui le font moins bien que d'autres.»
Rédiger un plan d'action est une chose, encore faut-il le mettre en pratique concrètement, ajoute-t-elle. «Il peut y avoir de beaux plans d'action pour répondre à la loi, mais qu'est-ce qu'il y a en dessous de ça? Il faut comprendre l'importance à accorder aux enfants et le rôle primordial que les adultes ont à jouer là-dedans. On a encore de la conscientisation à faire.»
L'équipe de Claire Beaumont a récemment présenté les résultats de la toute première enquête sur la violence à l'école, à laquelle ont participé 56 000 élèves. On y apprend que c'est au primaire que les incidents sont les plus répandus. Près de 21 % des élèves affirment se faire insulter à répétition et 24 % affirment avoir été frappés «quelques fois» par un autre élève pendant l'année scolaire.
Cette enquête a été réalisée en mars et avril 2013, soit quelques mois après que la grande majorité des écoles se soient dotées d'un plan d'action.
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S'attaquer au manque de formation
Les universités doivent s'attaquer au manque de formation des enseignants concernant la violence à l'école, affirme Claire Beaumont, auteure d'une vaste étude qui a permis d'apprendre que plus de 80 % des enseignants ne sont pas formés pour intervenir à ce chapitre.
Les universités qui forment les futurs enseignants devraient bonifier la formation pour leur permettre de mieux intervenir dans des situations de violence, estime Mme Beaumont. «Je pense qu'il pourrait y avoir un message clair envoyé par le ministère de l'Éducation. C'est vraiment une priorité, les gens sont prêts à faire quelque chose de collectif pour améliorer la situation. En commençant par la formation universitaire, ce serait un minimum.»
Selon Mme Beaumont, qui est titulaire de la Chaire de recherche sur la sécurité et la violence à l'école de l'Université Laval, il existe présentement peu de formation qui concerne spécifiquement la prévention et l'intervention lors de situations violentes. Le portrait varie d'une université à l'autre. «Il n'y a pas d'obligation d'enseigner ces cours-là dans la formation initiale. Les universités ont des grandes lignes mais choisissent le nombre de crédits qu'ils accordent à chaque cours», explique-t-elle.
Résultat : 80 % des enseignants au primaire et 83 % des enseignants au secondaire n'ont reçu aucune formation initiale dans ce domaine, selon une enquête réalisée par l'équipe de Mme Beaumont l'an dernier auprès de 3200 enseignants.
À l'UQAM, France Capuano, titulaire de la Chaire Robert Sheitoyan sur la prévention de la violence et du décrochage scolaire, reconnaît qu'il y a des besoins qui varient d'une université à l'autre. Mais la formation universitaire peut difficilement tout couvrir, d'où l'importance de la formation continue pour les profs qui vivent ces problèmes au quotidien, affirme-t-elle.
Un avis partagé par Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). «La formation des maîtres doit d'abord servir à former pour éduquer nos enfants. On en demande beaucoup à l'université. Mais les enseignants disent qu'ils manquent de formation et d'outils, c'est pour ça qu'on va parler beaucoup de formation continue.»