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Des casques bleus canadiens
Des casques bleus canadiens

Vingt-cinq ans après le Rwanda, où en est le maintien de la paix au Canada?

Lee Berthiaume
La Presse Canadienne
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OTTAWA - Lorsque le major général à la retraite Guy Tousignant a cédé les commandes de la mission de maintien de la paix des Nations Unies au Rwanda en 1995, le Canada avait participé à pratiquement toutes les missions onusiennes des quatre précédentes décennies.

Mais après le scandale en Somalie où des soldats canadiens ont torturé et tué un adolescent, les échecs essuyés par l’ONU en Bosnie et en Croatie ainsi que les horreurs du Rwanda, le Canada a commencé à se retirer des opérations de maintien de la paix.

Aujourd’hui, le Canada compte une quarantaine de casques bleus sur le terrain - une fraction des 1200 militaires déployés lorsque Guy Tousignant a quitté le Rwanda.

Et ce nombre est environ le tiers de ce qu’il était lorsque les libéraux fédéraux sont arrivés au pouvoir il y a cinq ans, malgré les promesses répétées du premier ministre Justin Trudeau et de son gouvernement pour que le Canada en fasse plus sur ce plan.

Ce déclin continu est frustrant pour certains anciens collaborateurs du gouvernement de Justin Trudeau. Ils appuyaient le plan pour renouer avec le maintien de la paix et ils croyaient qu’il allait se matérialiser, ont-ils confié à La Presse Canadienne.

Certains ont blâmé l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis pour avoir fait dérailler les plans des libéraux. D’autres ont soutenu que l’armée traînait les pieds ou ont évoqué un manque d’intérêt chez des libéraux haut placés.

Mais la plupart conviennent, à des degrés différents, qu’un autre facteur est en jeu : le potentiel coût électoral d’un déploiement à grande échelle de casques bleus canadiens à l’étranger.

«Je pense que le gouvernement libéral a réalisé qu’il y a probablement peu de votes à gagner là-dedans», avance le lieutenant-général à la retraite et ancien chef d’état-major de l’armée canadienne Andrew Leslie, qui était conseiller de Justin Trudeau avant d’être élu député libéral en 2015. Il ne s’est pas représenté aux dernières élections.

«La caractéristique de ce gouvernement est sa concentration implacable et impitoyable sur la manière de se faire réélire», avance M. Leslie, en insistant sur le fait que d’autres gouvernements ont fait des calculs similaires dans le passé.

Les libéraux de Justin Trudeau, de leur côté, disent respecter leurs engagements et maintiennent que le Canada fait une réelle différence au sein de l’ONU.

Ils citent le déploiement d’hélicoptères au Mali, qui s’est étiré sur un an, jusqu’en août 2019, et l’envoi occasionnel d’un avion de transport en Ouganda. Le Canada est également le fer de lance des efforts visant à augmenter le nombre de femmes dans les missions de maintien de la paix et à empêcher l’utilisation d’enfants soldats.


« Je pense que le gouvernement libéral a réalisé qu’il y a probablement peu de votes à gagner là-dedans »
Le lieutenant-général à la retraite et ancien chef d’état-major de l’armée canadienne Andrew Leslie

Roland Paris, un ancien conseiller en politique étrangère de M. Trudeau, estime que le gouvernement a atteint un stade «où il peut dire qu’il respecte ses promesses de se réengager dans le maintien de la paix, à un coût vraiment minime».

L’avion déployé occasionnellement en Ouganda pour transporter des troupes et du matériel vers différentes missions de l’ONU en Afrique est utile, relève M. Paris, mais «à lui seul, c’est un engagement minimal». Il en va de même chose pour l’implication canadienne au Mali, avance-t-il.

Néanmoins, le Canada joue selon lui un rôle de premier plan dans les initiatives visant à améliorer l’efficacité du maintien de la paix, avec la formation de soldats africains par exemple.

D’autres comme Andrew Leslie et Jocelyn Coulon, un expert en maintien de la paix de l’Université de Montréal qui a également conseillé le gouvernement Trudeau, remettent en question l’impact réel des efforts canadiens.

Tous s’entendent pour dire que ce qu’il faut vraiment, c’est plus de Canadiens sur le terrain.

Dans un sondage mené par Nanos Research, en août, pour le compte du Réseau canadien sur la défense et de sécurité, trois répondants sur quatre ont dit soutenir le maintien de la paix.

Les répondants plus âgés s’y sont toutefois montrés plus favorables que les jeunes, une cible électorale importante du Parti libéral du Canada.

Les jeunes générations ont constaté les limites des interventions en Irak, en Afghanistan et ailleurs, a expliqué Jean-Christophe Boucher, professeur à l’Université de Calgary, dans un article pour l’Institut canadien des affaires mondiales, à propos des résultats de ce sondage.

En août 2016, le gouvernement s’était engagé à déployer jusqu’à 600 soldats et 150 policiers dans le cadre de missions onusiennes, ce qu’il a repoussé pendant des années avant de finalement envoyer des hélicoptères au Mali sous les demandes répétées des Nations unies et d’alliés comme la France et l’Allemagne.

En novembre 2017, les libéraux avaient également promis de fournir une force de réaction rapide de 200 soldats. Trois ans plus tard, cette promesse ne s’est pas encore concrétisée.

Entre-temps, l’ONU doit se contenter de ce que ses membres ont à offrir. Les Britanniques ont lancé ce mois-ci un déploiement de 300 soldats sur trois ans au Mali, mais il y manque encore des centaines de soldats et policiers.

Le Rwanda a été inscrit dans plusieurs livres d’histoire comme un échec pour l’ONU et le maintien de la paix de manière générale. Mais le professeur Walter Dorn du Collège militaire royal, l’un des plus grands spécialistes du maintien de la paix au Canada, ne voit pas les choses du même oeil.

Il cite en exemple l’estimation du major général à la retraite Roméo Dallaire, selon laquelle les forces onusiennes sous son commandement ont pu sauver 20 000 vies pendant le génocide rwandais.

«Ça montre qu’une présence sur le terrain peut faire la différence.»