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Est-ce que seulement 12% des classes au Québec sont non-conformes sur la qualité de l'air?
Est-ce que seulement 12% des classes au Québec sont non-conformes sur la qualité de l'air?

Y a-t-il vraiment juste 12 % des classes de la région où la qualité de l’air est «non conforme» ?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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L’AFFIRMATION : «Que penser du tableau publié par le Centre de services scolaires de la Capitale [qui indique que 88 % des classes respectent le seuil de qualité de 1000 particules par million (ppm) de gaz carbonique fixé par le Ministère de l’Éducation, et que seulement 12% sont non-conformes] ? Est-ce que cela donne l’heure juste aux parents à propos de la qualité de l’air que leurs enfants respirent tout au long de la journée pendant qu’ils sont en classe ?», demande Nicole Lagacé, de Saint-Pascal.

LES FAITS

Comme on l’a vu dans l’actualité des dernières semaines, les mesures de CO2 sont un indicateur de ventilation. Le gaz carbonique lui-même n’est absolument pas toxique, mais, comme nous en produisons tous continuellement en respirant, sa concentration va augmenter dans les endroits fermés et bondés (comme les salles de classe) qui sont mal aérés. Et comme c’est en plein dans ce genre d’endroit que la COVID-19 se transmet le mieux, l’Éducation a décidé de voir si ses classes étaient bien ventilées.

L’atmosphère terrestre contient environ 400 ppm de CO2, mais cela peut dépasser les 500 ppm en milieu urbain. Et le gouvernement considère qu’au-delà de 1000 ppm, une classe n’est pas assez bien ventilée et des travaux doivent être apportés «dans les meilleurs délais» — «rapidement» à partir de 1500 ppm, et «immédiatement» si cela dépasse les 2000 ppm. Sur son site web, le Centre de services scolaires de la Capitale (CSSC) indique que l’air a été analysé dans 367 de ses classes et que la concentration de CO2 était inférieure à 1000 ppm dans 323 cas (88 %), et qu’elle tombait entre 1000 et 1500 ppm dans 44 cas (12 %). Aucune classe n’aurait dépassé les 1500 ppm, indique le tableau dont parle Mme Lagacé.

Sauf que ce n’est pas tout à fait vrai. La méthodologie de ces mesures a été très critiquée dans tout le Québec (voir notamment ce joli travail de Radio-Canada) et celle utilisée dans les écoles desservies par le CSSC n’était manifestement pas meilleure qu’ailleurs — c’est même prodigieusement n’importe quoi par endroit.

- Plusieurs «essais». Un total de 62 écoles primaires et secondaires ont été visitées, mais j’en ai compté 37 où les mesures de CO2 ont été «reprises» une seconde fois, et plusieurs une troisième. Dans la grande majorité des cas, il s’agissait d’écoles où les premières mesures avaient montré un ou des dépassements du seuil de 1000 ppm (voire 1500 ppm), et où d’autres mesures ont été prises par la suite de manière différente. Par exemple, à l’école secondaire Boudreau, dans Vanier, quatre classes ont été échantillonnées une première fois le 1er décembre 2020 en après-midi, et l’air y dépassait le seuil de 1000 ppm dans les quatre cas. Une deuxième ronde d’échantillonnage a donc été faite le 8 décembre, mais cette fois-ci tôt le matin (le CO2 n’avait donc pas eu le temps de s’accumuler autant qu’en après-midi) et les classes visitées n’étaient pas tout à fait les mêmes. En outre, les groupes étaient nettement plus petits lors de la «reprise» (6, 8, 10 et 13 personnes dans la classe) que la première fois (8, 12, 15 et 20 personnes). Si bien que la reprise a donné quatre résultats conformes à la norme de 1000 ppm.

Or dans son tableau, le CSSC n’a compté que la reprise et a ignoré la première visite — forcément d’ailleurs puisque celle-ci a donné deux lectures à plus de 1500 ppm, alors que le tableau du CSSC n’en rapporte aucune. Pour toutes les écoles du CSSC, j’ai compté cinq mesures par-dessus 1500 ppm, qui ont toutes été «effacées» par des reprises.

J’ai vu plusieurs autres cas semblables ailleurs, comme à l’école La Camaradière, où une première série de mesures ont été prises le 2 février avec presque toutes les portes et fenêtres fermées. Sur 18 mesures, pas moins de 15 dépassaient le seuil de 1000 ppm (aucune par-dessus 1500 cependant). Une deuxième ronde a donc été faite le 25 mars, mais cette fois-ci à peu près toutes les portes et les vasistas ont été ouvertes. Sans surprise, il n’y eu alors que 2 lectures sur 12 qui dépassaient les 1000 ppm, et le CSSC n’a tenu compte que de ce résultat-là.

Ce genre de stratagème n’a pas été utilisé partout, mais il a très certainement rendu le portrait global plus rose qu’il ne l’était réellement. En tout, 501 mesures de CO2 ont été prises, mais le CSSC n’en rapporte que 367.

- L’attrait des classes… vides. J’ai compté près d’une quarantaine (38) de mesures qui ont été prises dans des classes complètement vides, ou presque (3 personnes présentes ou moins). Comme les élèves et enseignants sont à peu près l’unique source de CO2 supplémentaire dans une classe, ces mesures étaient assurées d’être très basses et ne servaient essentiellement à rien.

- Le (non) respect de la méthode. En principe, les mesures de CO2 devaient être prises trois fois d’une manière bien précise : une fois avant le début de la classe (pour avoir un point de comparaison), une fois au milieu de la période de classe (pour voir à quel point le gaz carbonique s’accumule), et une dernière fois après avoir ouvert les portes et fenêtres pendant 20 minutes (pour voir si cela suffit pour bien faire baisser le CO2). Dans les faits, cependant, presque toutes ont été faites avec la porte ouverte, et une grande partie avec une ou des fenêtres ouvertes. 

Mais comme il arrive parfois que des enseignants laissent leur porte de classe ouverte ou entrebâillent légèrement une fenêtre même en hiver, j’ai considéré comme «raisonnablement respectueuses» de la méthode les lectures de CO2 prises avec la porte ouverte ainsi qu’une ou des fenêtres entrebâillées (ouvertes à 10 %). Il fallait également que la classe ne soit pas vide (plus de 3 occupants) pour que je la range dans cette catégorie.

En tout et pour tout (visites initiales ET «reprises»), j’ai dénombré 261 lectures de CO2 prises pendant la classe (je n’ai pas compté le «avant» ni le «après les fenêtres ouvertes») qui me semblaient raisonnablement respectueuses de la méthodologie. Du nombre, 26 % dépassaient le critère de 1000 ppm, ce qui me semble mieux refléter la réalité. Soulignons quand même que cela laisse les trois quarts des classes où la ventilation est appropriée, ce qui n’est sans doute pas mauvais, mais cela reste nettement plus que le chiffre de 12 % mis de l’avant par le CSSC.

Enfin, signe que le non-respect de la méthode a fait une grosse différence, dans les autres cas (soit 175 mesures prises avec les fenêtres ouvertes à plus de 10% et/ou avec 3 occupants ou moins), seulement 13 % étaient «non conformes».

VERDICT

Clairement sous-estimé. Il y a eu une série d’accrocs à la méthodologie qui ont été faits avec, sinon l’intention, du moins pour effet final de diminuer les concentrations de CO2 mesurées. Quand on ne tient compte que des mesures qui suivaient raisonnablement bien la méthodologie, c’est autour du quart (26%) qui dépassaient le seuil des 1000 ppm, et non 12 % comme l’indique le site du CSSC.

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