Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Y a-t-il un lien entre COVID et cancer du poumon?
Y a-t-il un lien entre COVID et cancer du poumon?

Y a-t-il un lien entre COVID et cancer du poumon?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
Article réservé aux abonnés
L’AFFIRMATION : «J’ai entendu une infirmière récemment affirmer quelque chose qui m’a rendue perplexe. Elle disait que la COVID-19 donnerait peut-être un jour le cancer du poumon, à l’instar du virus du papillome humain (VPH) qui cause des cancers du col de l’utérus. Est-ce vrai?» demande Annie Gagnon, de Lévis.

LES FAITS

On s’attend effectivement à ce que la COVID-19 soit associée à plus de cancers du poumon, mais cela reste à confirmer empiriquement et ce ne sera vraisemblablement pas de la même manière que le VPH, répond Michel L. Tremblay, de l’Institut Rosalind et Morris Goodman de recherche  sur le cancer, à l’Université McGill. Contrairement au VPH, dit-il, tout indique pour l’instant que la COVID-19 n’a pas ce qu’il faut pour être une cause directe de cancers (la causalité indirecte est une autre paire de manches, j’y reviens tout de suite).

C’est que le génome du VPH, comme celui d’autres virus que l’on dit oncogènes («provoquant le cancer»), code pour des protéines qui favorisent l’apparition de tumeurs — plus précisément en nuisant au travail de deux de nos protéines «normales» dont la tâche est justement de supprimer les cellules cancéreuses. Or «quand on regarde le génome de SARS-CoV-2, ce virus-là n’a pas de protéine avec un potentiel oncogénique vérifié à ce jour», dit Marc Servant, chercheur à l’Université de Montréal qui travaille notamment en oncologie et en virologie.

Il y a bien des travaux, comme une étude parue en mai dernier dans BioEssays [bit.ly/3h6KvVQ], qui suggèrent que certaines des protéines de la COVID-19 pourraient potentiellement avoir ce genre d’effet, mais cela reste entièrement théorique et non prouvé pour l’instant. En outre, le SRAS-CoV-2 diffère pas mal de la plupart des virus oncogènes, et ce, à plusieurs égards. D’abord, la plupart des virus oncogènes sont capables d’intégrer leur matériel génétique dans le noyau des cellules humaines, où sont conservés nos gènes — ce qui peut éventuellement introduire des mutations qui vont dérégler la cellule et démarrer une tumeur. Mais ce n’est pas le cas du SRAS-CoV-2. Celui-ci se reproduit dans ce que les microbiologistes appellent le cytoplasme, soit la partie des cellules située en dehors du noyau. Certains travaux ont suggéré que la COVID-19 pouvait malgré tout s’intégrer à notre génome [bit.ly/3ykcHdL], mais cela reste une thèse assez controversée en science [bit.ly/3ycncj4].

Et contrairement aux autres virus oncogènes, qui ont la faculté de rester dans le corps pendant des années, la COVID-19 est éliminée par le système immunitaire en quelques jours, dans la très grande majorité des cas.

«L’histoire nous parle : il existe sept coronavirus capables d’infecter l’être humain [NDLR : quatre qui circulent depuis des siècles et qui ne provoquent que des rhumes, le SRAS de 2002, le MERS de 2012 et maintenant la COVID-19] et à ma connaissance aucun n’a été lié directement à des cancers», remarque M. Servant.

Non, si l’on s’attend à ce que la COVID-19 amène plus de cancers du poumon, c’est plutôt par un effet indirect du coronavirus, explique M. Tremblay. «Le plus important, à mon avis, c’est que la COVID cause de la fibrose pulmonaire, et on sait que cette fibrose-là peut persister pendant une longue période. On s’attend d’ailleurs à voir un grand nombre de patients de la COVID qui vont retourner dans le système de santé pour faire un suivi de leurs poumons. […] Et c’est important parce qu’on sait que les fibroses pulmonaires sont connues pour être associées à des tumeurs.»

La fibrose pulmonaire survient quand les cellules des poumons subissent un stress, indique M. Tremblay. Elles vont alors sécréter des protéines pour se protéger, et des cellules immunitaires vont se coller dessus pour les aider (ou pour éliminer les cellules mortes). Ces dépôts vont alors faire des sortes de plaques sur les poumons, des zones «sclérosées» qui ne contribuent plus, ou moins, à la respiration. C’est la fibrose.

On ignore encore la proportion exacte des gens atteints de la COVID dont les poumons deviennent fibrotiques, mais il s’agit d’une complication fréquente chez les patients qui doivent être hospitalisés — qui eux-mêmes représentent un peu moins de 5 % des cas de COVID [bit.ly/3qGUfJJ] —, dit M. Tremblay. On ne sait pas non plus quelle proportion de ces fibroses pulmonaires va dégénérer en tumeurs puisque c’est un phénomène qui peut s’étaler sur plusieurs années et que le SRAS-CoV-2 ne circule chez l’espèce humaine que depuis 18 mois environ.

«C’est très surveillé, la plupart des agences sanitaires dans le monde on a des experts qui suivent ça, poursuit M. Tremblay. Le problème est qu’il y a toutes sortes de facteurs qui confondent tout ça. L’âge, par exemple, favorise à la fois la sévérité de la COVID et le cancer, donc ça peut être difficile de savoir si une tumeur est apparue à cause de la COVID ou à cause de l’âge. Mais cette ­épidémiologie-là est en train de se faire.»

VERDICT

Probablement vrai. Le lien entre la COVID et le cancer du poumon n’est pas direct, comme c’est le cas avec des virus oncogènes comme le VPH, et il faudra attendre avant d’avoir des données qui le confirmeront (ou non, ça reste à voir), mais les experts s’attendent à ce qu’une partie des fibroses pulmonaires causées par le SRAS-CoV-2 débouche sur des cancers.

+

DES INFOS À VÉRIFIER?

La déclaration d’un ministre vous paraît douteuse? Une information qui circule vous semble exagérée, non fondée? Écrivez à notre journaliste (jfcliche@lesoleil.com). La rubrique «Vérification faite» prendra le temps de fouiller les faits, en profondeur, afin de vous donner l’heure juste. Car nous non plus, on n’aime pas les fausses nouvelles.