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On peut trouver de nombreux témoignages sur le Web de gens qui disent avoir reçu des publicités sur des produits dont ils venaient à peine de parler avec quelqu’un, lors d’une discussion face à face.
On peut trouver de nombreux témoignages sur le Web de gens qui disent avoir reçu des publicités sur des produits dont ils venaient à peine de parler avec quelqu’un, lors d’une discussion face à face.

Votre téléphone épie-t-il vraiment vos conversations?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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L’AFFIRMATION : «Récemment, je parlais de scies mécaniques à la maison avec mon téléphone pas trop loin et, peu de temps après, Marketplace de Facebook m’a proposé des scies mécaniques. Alors je me demande : est-ce que nos téléphones nous “écoutent” pour cibler des pubs? Personnellement, j’en doute fort, mais mon fils pense le contraire. Alors qu’en est-il?» demande Martin Gagnon, de Saguenay.

Les faits

On peut trouver de nombreux témoignages sur le Web comme celui de M. Gagnon, où des gens disent avoir reçu des publicités sur des produits dont ils venaient à peine de parler avec quelqu’un, lors d’une discussion face à face — donc même pas sur leur téléphone. D’où leur impression que leur cellulaire aurait «épié» leurs conversations.

Certains médias y font écho et un journaliste du magazine Vice a même fait le test en 2018 de répéter certaines phrases (comme «je songe à retourner aux études») deux fois par jour pendant quelques jours pour voir si les pubs sur son mur Facebook allaient changer. Résultat : il semble qu’elles ont effectivement reflété le contenu de ses phrases toutes faites — il a par exemple bel et bien reçu des annonces d’universités. Cela a d’ailleurs valu aux géants du Web l’attention des autorités américaines dans les semaines suivantes.

Pour Mirco Ravanelli, étudiant postdoctoral au groupe de recherche Mila en intelligence artificielle de l’Université de Mont­réal, il ne fait aucun doute que les téléphones sont capables (s’ils sont munis des logiciels appropriés) d’extraire d’une discussion certaines informations qui pourraient servir au placement publicitaire. «Il reste encore des choses qui sont plus difficiles, comme obtenir une bonne performance dans un environnement bruyant, ou quand plusieurs personnes parlent en même temps, par exemple. Et les accents ne sont pas tous faciles non plus. Mais autrement, oui, un téléphone est capable de faire ça», dit-il.

Mais entre «être capable» et «le faire», il y a une bonne marge, avertit M. Ravanelli. Plusieurs autres experts en informatique doutent également de la véracité de ces histoires d’écoute à grande échelle, d’ailleurs. Les quantités de données à analyser seraient tout simplement pharaoniques (même pour les géants du Web) et il existe bien d’autres manières très efficaces d’acheminer les publicités vers les bons publics cibles, disent-ils en substance (voir ici pour un exemple). Nos «likes», nos clics, les mots-clés qu’on entre dans les moteurs de recherche, le GPS dans nos cellulaires, etc., tout cela permet déjà de profiler chaque individu de manière assez serrée.

Ainsi, si quelqu’un vit dans une petite ville éloignée et (disons) se déplace assez régulièrement dans la forêt, lit des articles sur la chasse et la pêche, et visite des magasins de plein air, il est fort possible qu’il soit identifié par les algorithmes comme un acheteur potentiel de scies à chaîne — et une telle personne peut très bien s’adonner à parler de scies de temps à autre. Je ne dis pas que c’est ce qui s’est passé dans le cas de M. Gagnon, mais le fait que des annonces très ciblées arrivent sur le téléphone de quelqu’un peu de temps après une conversation personnelle ne signifie pas forcément que l’appareil est «sous écoute».

En outre, à la suite de l’enquête de Vice, plusieurs experts universitaires et de firmes de sécurité informatique ont mené des expériences pour voir si les téléphones «écorniflent» vraiment nos conversations. Et dans l’ensemble, ces travaux n’ont rien trouvé de probant — c’est même plutôt le contraire. Par exemple, une étude de l’Université Northeastern a analysé le comportement de 17 260 applications Android, et ses auteurs n’ont noté aucun signe d’enregistrement des conversations. Ils ont observé d’autres choses assez inquiétantes, comme des saisies d’écran non autorisées et envoyées à des tierces parties, mais rien qui permette de croire à une «écoute».

De même, la firme anglaise de sécurité informatique Wandera a scruté la consommation d’énergie et de bande passante (notamment) de téléphones qu’elle a placés 30 minutes dans une salle silencieuse, et 30 autres minutes dans une salle avec des bruits de chats et de chiens — afin de voir si les appareils recevraient ensuite des pubs de nourriture et produits pour animaux. Mais «nous n’avons rien trouvé qui suggère que nos téléphones activent leur microphone ou transfèrent des données en réponse au bruit», conclut la firme : ni activité particulière ni annonces de chiens et chats.

On trouve essentiellement le même son de cloche dans une revue des études sur la question publiée dans deux chercheurs allemands en 2019 : «Jusqu’à présent, en dépit d’efforts de recherche significatifs, aucune preuve n’a été trouvée pouvant confirmer la croyance largement répandue que des compagnies épient secrètement les conversations des utilisateurs de téléphones intelligents pour mieux diriger des annonces», écrivent-ils.

Cela reste cependant tout à fait possible à faire, surtout s’il s’agit de simplement détecter des mots-clés plutôt que de déchiffrer des conversations entières, alors on ne peut pas non plus dire que ça n’arrive jamais, nuancent les chercheurs allemands.

VERDICT

Pas sûr du tout. Il est évidemment possible que certaines applications plus ou moins malveillantes «écoutent» nos conversations pour nous pousser certaines pubs, mais on n’a jusqu’à présent pas trouvé de preuve le moindrement convaincante que cela se produit à grande échelle ni que les géants du Web (Facebook, Google, etc.) s’y adonnent.

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