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La colline parlementaire, qui grouille habituellement à l'heure de pointe, symbole du télétravail.
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Vérification faite: y a-t-il «de plus en plus d’études» montrant l’inefficacité des confinements?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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L’AFFIRMATION: «Éric Duhaime a écrit sur Facebook, il y a une dizaine de jours, que de plus en plus d’études scientifiques mettraient en doute l’utilité du confinement. Il a aussi dit que des comparaisons entre États américains confinés et non confinés ne montrent aucune utilité au confinement. Mais, il n’a pas dévoilé ses sources. Alors est-ce vrai?» demande Clément Marcotte, d’Amos.

LES FAITS

Polémiste et candidat à la direction du Parti conservateur du Québec, M. Duhaime a bel et bien tenu des propos semblables les 23 et 24 janvier derniers, dans des statuts Facebook qui ont été partagés plusieurs centaines de fois chacun. Il n’y mentionnait aucune source mais, lorsque je lui en ai demandé, il m’a référé à deux textes de l’Institut Mises et de la Fondation pour l’éducation économique (FEE) qui en énuméraient. Il s’agit là de think tanks très campés idéologiquement, appartenant tous deux à la mouvance libertarienne. Les deux articles essentiellement envoient le même message, laissant entendre qu’une grande quantité d’études démontreraient l’inutilité des confinements et que la science pencherait donc clairement de ce bord-là.

Ce qui, disons-le, n’est pas entièrement faux. Il y a effectivement eu quelques études qui ont conclu en ce sens au cours des derniers mois. La dernière en date a d’ailleurs eu un certain écho dans les médias traditionnels (surtout dans le monde anglophone), étant l’œuvre de John Ioannidis, qui est un grand nom en épidémiologie.

Cependant, il y a quelques (très grosses) nuances à apporter à tout ceci :

1) Il est très incomplet, voire déformant, de présenter les choses comme M. Duhaime et ces deux organisations le font. On pourrait en effet écrire exactement le contraire, soit : «de plus en plus d’études montrent que les confinements fonctionnent bien», et ce serait au moins aussi vrai, car il y en a eu plusieurs. Mentionnons simplement celles parues dans les revues savantes Nature, The Lancet – Infectious Diseases en octobre et en décembre, EClinicalMedicine, le Journal of Translational Medicine, les Annals of Medicine and Surgery, etc.

«Il y a des études qui sont sorties sur le confinement dans plusieurs pays. Et quand on regarde les cas de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande [ndlr : qui ont appliqué des confinements drastiques dès le début et sont ainsi parvenues à pratiquement éradiquer le virus], on voit bien que ça marche, dit Roxanne Borgès Da Silva, chercheuse à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Et si on revient au mécanisme derrière tout ça, l’idée est de réduire les contacts, alors ça coule de source que quand on confine les gens, on freine la transmission communautaire.»

2) Une partie des «études» citées par l’Institut Mises et la FEE ne sont pas vraiment des études à proprement parler, soit des articles présentant des données originales et revues par des pairs. Leurs listes incluent en effet un article journalistique, un «document de travail» (working paper) publié par une organisation économique et un «commentaire» au sujet d’une étude.

3) Il y a plusieurs facteurs qui peuvent «masquer» l’effet des confinements, et les études qui concluent à leur inutilité n’ont pas toutes fait ce qu’il fallait pour en tenir compte. Par exemple, comme on le lisait l’automne dernier dans Nature – Human Behaviour et dans Science, si le confinement arrive après plusieurs autres mesures (rassemblements interdits, commerces limités, écoles et universités fermées, etc.), son effet sera réduit. «Si on met un couvre-feu et qu’on confine après, c’est peut-être l’effet du couvre-feu qui va être le plus fort. Mais c’est très, très difficile de départager tous ces effets-là», dit Mme Borgès Da Silva.

En fait, certaines d’entre elles se contentent de simplement comparer le nombre de cas ou de décès dans les pays qui ont confiné ou non. Or plusieurs pays ont opté pour une approche graduelle, augmentant la sévérité des mesures petit à petit. Ce sont donc souvent les pays les plus durement touchés qui ont fini par se résigner à garder leurs populations à la maison, ce qui peut créer l’illusion que les confinements sont associés à plus de cas ou de décès — alors que cela signifie simplement que les autorités modulent leurs mesures en fonction de la gravité de la situation.

En raison de ces failles méthodologiques, de la présence d’autres études concluant à l’efficacité des confinements, et de ce que l’on sait sur la transmission des virus, l’idée que les confinements ne donnent presque rien est assez minoritaire en science. C’est une thèse qui existe, certes, et il se trouve des gens sérieux pour la défendre, mais ils sont assez isolés. Il est donc trompeur d’en dresser la liste sans parler de la majorité des experts qui sont en désaccord avec eux.

VERDICT

Très incomplet. Il y a bien quelques études qui ont remis en doute l’efficacité des confinements, mais il y en a encore plus qui concluent que ce type de mesure fonctionne bien — même si leurs résultats peuvent être réduits si d’autres mesures ont été mises en œuvre avant. L’idée que l’on freine une épidémie en obligeant les gens à rester chez eux correspond aussi très bien à ce que l’on sait de la transmission des virus.

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