À plus large échelle, est-ce que le ciment de McInnis va venir s’ajouter à la production mondiale, ou est-ce qu’il va remplacer celui d’installations plus anciennes, moins compétitives et moins «vertes», qui seront éventuellement poussées à la fermeture?

Vérification faite: plus de CO2 à cause du Ciment McInnis?

L’affirmation: «On entend souvent des gens dénoncer la construction de la cimenterie McInnis et le fait qu’elle augmentera de 2 % la quantité de gaz à effet de serre (GES) émis au Québec. Mais à ce que je sache, la production de ciment, qu’elle soit au Québec ou ailleurs, produit grosso modo la même quantité de CO2. Alors est-ce qu’il est vrai que la cimenterie McInnis augmente globalement l’empreinte carbone à l’échelle planétaire?

Autrement dit, si on n’avait pas construit la cimenterie et qu’on achetait notre ciment aux États-Unis, aurait-on diminué l’empreinte carbone?» demande Benjamin Couillard, de Québec.

LES FAITS

La production de ciment produit toujours beaucoup de gaz carbonique (CO2) pour deux raisons. La première, c’est qu’elle demande de chauffer du calcaire (et quelques autres composés minéraux) à des températures d’environ 1500 °C, ce que l’on fait généralement en brûlant des hydrocarbures. La seconde raison, c’est que ce chauffage vient briser des carbonates (CaCO3) contenus dans le calcaire, ce qui relâche encore plus de CO2.

Il ne fait aucun doute qu’à pleine capacité, la cimenterie McInnis ajoute environ 2 % aux émissions québécoises. Le dernier bilan du ministère de l’Environnement parle de près de 79 millions de tonnes d’équivalent CO2 par année [bit.ly/2NM4Obc], et de l’aveu même du directeur de la cimenterie de Port-Daniel, celle-ci doit rejeter 1,76 Mt annuellement  — donc 2,2 % du total.

Maintenant, à plus large échelle, est-ce que le ciment de McInnis va venir s’ajouter à la production mondiale, ou est-ce qu’il va remplacer celui d’installations plus anciennes, moins compétitives et moins «vertes», qui seront éventuellement poussées à la fermeture (ce qui serait donc une bonne chose, finalement)?

C’est un argument souvent évoqué par les porte-paroles de la cimenterie elle-même. Et il semble effectivement y avoir un fond de vérité là-dedans : pour chaque tonne de ciment produit, la cimenterie de Port-Daniel dit émettre 790 kg de CO2, ce qui est moins que la moyenne nord-américaine de 900-935 kg, selon le Centre pour le climat de l’Université Columbia.

Notons qu’il n’a pas été possible de valider directement ce chiffre de 790 kg de CO2 par tonne de ciment. Les émissions de la cimenterie sont publiques, mais elle n’a pas voulu dévoiler sa production de ciment.

Il est par ailleurs prévu que les nouvelles installations gaspésiennes finissent par intégrer de la biomasse à leurs sources de carburant, ce qui réduirait ses émissions de 150 000 tonnes de CO2 par année, ou près de 10 %. Cependant, lorsque contactée par Le Soleil, la porte-parole de la cimenterie Maryse Tremblay n’a pas donné d’échéancier pour la réalisation de ce projet, se contentant de dire que l’étude de faisabilité «devrait être terminée dans les prochains mois». Il faudra donc attendre encore pour voir si cette part des promesses de McInnis se réalise.

Quoi qu’il en soit, «c’est un débat qui est très proche de celui sur les pipelines, remarque le chercheur Pierre-Olivier Pineau, de la Chaire en gestion de l’énergie des HEC Montréal : si on empêche la construction d’un pipeline, est-ce qu’on va vraiment avoir une influence sur la consommation d’hydrocarbures [NDLR : qui est la principale source de GES]?»

De manière générale, dit-il, la réponse est plutôt non. La fermeture de la raffinerie de Shell à Montréal en 2011 en est une belle illustration : cela n’a pas fait diminuer la consommation d’essence au Québec, ni même ralenti l’engouement des Québécois pour les véhicules énergivores comme les VUS. Cela n’a essentiellement que déplacé le site de production du carburant vers les autres raffineries du continent. Et on peut penser que la même règle prévaut pour le ciment.

En outre, ajoute M. Pineau, «si on veut s’opposer aux nouveaux émetteurs, alors arrive la question : est-ce qu’on ne va garder que les vieilles installations moins performantes? Et ce ne serait pas une bonne chose.»

Tout cela est vrai, confirme pour sa part un autre expert en politiques énergétiques, le physicien de l’Université de Montréal Normand Mousseau. Cependant, depuis le Protocole de Kyoto (1997) la compatibilité des GES se fait sur une base territoriale, là où ils sont émis, «alors il faut jouer avec les règles actuelles, qui ont leurs qualités et leurs défauts», indique-t-il.

«En principe, la solution parfaite serait de dire que c’est le consommateur final qui va payer, avec une taxe qui suit le produit jusqu’à la fin, où c’est le client qui la paye. Mais ça impliquerait de mettre en place tout un système de suivi qui serait assez lourd», dit M. Mousseau.

Alors dans le système actuel (imparfait) où les émissions sont comptabilisées sur une base territoriale, l’arrivée de Ciment McInnis dans le décor représente effectivement une hausse du bilan carbone du Québec. Mais si d’autres cimenteries arrêtent leur production ailleurs sur le continent, la baisse de GES qui y est associée sera comptabilisée là où elle se produira.

LE VERDICT

À l’échelle québécoise, oui, l’arrivée de Ciment McInnis représente une hausse des GES, de l’ordre de 2 %. Mais à plus grande échelle, tout indique que non : à terme, la production de Port-Daniel ne s’ajoutera pas au reste, mais va remplacer une partie de la production actuelle, apparemment de manière plus propre.

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