Depuis l’arrivée des libéraux de Justin Trudeau au pouvoir, le rapport de la dette sur le PIB a presque toujours baissé, ce qui indique bel et bien qu’elle devient de plus en plus facile à assumer, comparé à la capacité du fédéral de payer.

Vérification faite: le poids de la dette fédérale diminue-t-il?

L’AFFIRMATION: «Justin Trudeau dit que le déficit n’est pas important puisque la dette diminue par rapport au PIB [une mesure de la taille de l’économie, ndlr]. Or, il me semble que ce sont plutôt les revenus du gouvernement qu’il faut considérer puisque ce que sont eux qui servent à rembourser la dette et payer les intérêts. Et en 2018, le gouvernement canadien avait un revenu d’environ 300 milliards et une dette de 775 milliards $», demande Léandre Bouchard.

LES FAITS

Ce sont effectivement les revenus gouvernementaux qui payent la dette et ses intérêts. Mais ces revenus proviennent eux-mêmes de l’activité économique, via les impôts et taxes, royautés, etc. Si l’économie se porte mal, alors il y a moins d’emplois (donc moins de revenus à imposer), les gens et les entreprises dépensent moins (donc moins d’achats à taxer), et cela se répercute sur le trésor public. On l’a bien vu lors de la grande crise économique de la fin des années 2000 : les revenus du fédéral sont passés de 253 milliards $ en 2008 à 237 milliards $ l’année suivante, un recul d’une quinzaine de milliards.

Alors ultimement, oui, c’est la taille de l’économie qui fait foi de la capacité de payer d’un gouvernement, et c’est presque toujours elle qui sert de point de comparaison aux comptables et aux économistes quand ils veulent savoir si la dette publique est «trop lourde» ou non. Ils expriment alors la dette en pourcentage du PIB.

Ce ratio a déjà été énorme : au milieu des années 1990, après des décennies de grandes dépenses et de déficits chroniques, la dette nette représentait pas moins de 67 % du PIB. Ottawa (sous Jean Chrétien) a alors sabré dans ses dépenses et a éliminé son déficit, puis s’est mis à rembourser la dette publique petit à petit. Le gouvernement conservateur de Stephen Harper a maintenu cette discipline par la suite, jusqu’à ce que la crise de 2008-2009 le contraigne à dépenser davantage afin d’amoindrir les effets de la récession. Le gouvernement Harper avait cependant rééquilibré ses finances par la suite et le ratio dette-PIB a recommencé à baisser dès 2013.

Alors, est-ce que la tendance s’est poursuivie même si Ottawa s’est remis à faire des déficits sous le gouvernement Trudeau? La réponse est «plutôt oui». Le premier budget du gouvernement Trudeau, arrivé au pouvoir à la fin de 2015, fut l’exercice financier 2016-2017. La dette représentait alors 32,1 % du PIB. L’année suivant, ce ratio était descendu à 31,3 % et, en date de mars dernier, il n’était plus que de 30,9 %, pour un total de 685 milliards $ de dette fédérale.

Aux fins de comparaison, il s’agit du plus bas ratio parmi les pays du G7.

Il y a cependant trois choses à ajouter, ici, si l’on veut dresser un portrait complet. D’abord, le premier budget Trudeau a vu le ratio dette-PIB augmenter légèrement par rapport au dernier budget Harper, de 31,9 à 32,1 %. On ne peut donc pas dire qu’il a diminué pendant vraiment toutes les années Trudeau (même si ce fut le cas pour presque toutes).

Ensuite, lors de la campagne électorale de 2015, le Parti libéral avait promis de juguler le déficit d’ici 2019-2020, mais son déficit prévu pour l’année en cours est de près de 20 milliards — en hausse par rapport aux années précédentes — et il n’y a tout simplement plus de date prévue pour l’atteinte du déficit zéro : le dernier budget ne prévoyait qu’une réduction graduelle du déficit pendant le prochain mandat, jusqu’à 10 milliards $ en 2023-2024. Dans leur plateforme dévoilé dimanche, les libéraux annoncent maintenant un «trou» de 27 milliards $ pour la première année de mandat, déficit qu'ils ramèneront à 21 milliards $ en 2023-24. La dette représenterait alors 30,2 % du PIB et serait donc toujours en diminution — mais ce sont là des prédictions, donc pas nécessairement ce qui va réellement se passer.

Enfin, et c’est peut-être le point le plus important, ces déficits surviennent dans un contexte de croissance économique. En général, on réserve l’encre rouge aux périodes de récession, pour stimuler l'économie, et l'on doit en principe ne pas faire de déficits en période de croissance, afin d'éviter que l'économie ne surchauffe. C’est une discipline qu’avaient scrupuleusement observée les gouvernements Chrétien-Martin, puis Harper pendant près de 20 ans. Alors même si la situation a globalement continué de s’améliorer sous Justin Trudeau, son approche des déficits n’en demeure pas moins une cassure par rapport à ses prédécesseurs.

LE VERDICT

Plutôt vrai. Depuis l’arrivée des libéraux au pouvoir, le rapport de la dette sur le PIB a presque toujours baissé, ce qui indique bel et bien qu’elle devient de plus en plus facile à assumer, comparé à la capacité du fédéral de payer. L’approche du gouvernement Trudeau à l’égard des déficits constitue tout de même un changement de philosophie par rapport à la discipline d’Ottawa depuis la fin des années 1990.

Précision : entre la rédaction de cette chronique et sa publication, les libéraux ont dévoilé leur plateforme électorale chiffrée. Une version antérieure de ce texte a été modifiée afin d'en tenir compte.

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