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La COVID-19 a eu un impact important sur la mortalité au Canada, et encore plus au Québec.
La COVID-19 a eu un impact important sur la mortalité au Canada, et encore plus au Québec.

Vérification faite: le nombre des décès liés à la COVID-19 «exagéré»?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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L’AFFIRMATION: «J’ai entendu dire que le nombre de morts par mois au Canada a très peu augmenté cette année par rapport à l’an dernier, selon Statistique Canada, ce qui confirmerait que le nombre de morts attribuées au coronavirus est surévalué. Est-ce vrai?» demande Robin Banville, de Montréal.

Pour sa part, James Everett, de Québec, m’envoie un article de La Presse Canadienne indiquant que «la surmortalité mensuelle pour le Canada serait de l’ordre de 1000 décès, ce qui me semble peu pour une population de 38 millions d’habitants. En plus, il n’est pas évident que la totalité de cette surmortalité peut être attribuée exclusivement à la COVID-19. Alors voyez-vous d’autres informations qui pourraient nous donner une meilleure appréciation de l’impact réel de cette maladie?» demande-t-il?

LES FAITS

Il est vrai que la surmortalité générale (toutes causes confondues) a été d’environ 250 décès par semaine de plus que la moyenne en 2020 au Canada. D’après les dernières données disponibles sur le site de Statistique Canada, 241 000 personnes sont décédées du début janvier jusqu’à la semaine du 17 octobre, alors que le nombre de «décès attendus» (calculé à partir des années précédentes) était de 231 000. L’excès de 10 000 sur les 10,5 premiers mois de l’année équivaut donc effectivement, comme l’indique M. Everett, à environ 1000 décès supplémentaires par mois.

Maintenant, est-ce «beaucoup» ou «peu»? Il est évident que si on rapporte ce nombre sur l’ensemble de la population canadienne, cela paraîtra bien petit — seulement 0,0026 % du total. Sauf que ce n’est pas un bon point de comparaison pour juger de la gravité d’une épidémie. À ce compte, en effet, on pourrait dire que l’éclosion de fièvre Ebola (fatale pour la moitié des gens infectés) qui a fait rage de 2014 à 2016 en Afrique de l’Ouest n’était pas grave parce que le virus n’a tué que 0,049% de la population de Guinée, du Libéria et de Sierra Leone, les trois pays les plus durement frappés.

En outre, ce genre de calcul se trouve à diluer la gravité en comptant des provinces où la COVID-19 a peu circulé et des périodes — de janvier à mars, soit avant que l’épidémie ne prenne vraiment son envol, et pendant l’été, soit entre les deux vagues — où la transmission était très faible. Alors ce n’est clairement pas un bon point de comparaison.

Une meilleure façon de mesurer à quel point la mortalité est anormale est de la comparer avec la moyenne des années antérieures (qui peut être ajustée pour tenir compte de facteurs comme la croissance et le vieillissement de la population), donc avec ce que Statistique Canada appelle la «mortalité attendue». Et quand on regarde les choses de cette manière, l’effet de la COVID-19 devient beaucoup plus évident. Comme on le voit sur le graphique ci-dessous, qui montre l’écart (en %) entre le nombre de décès réels et le nombre attendu, on constate que pendant les périodes où il n’y avait pas ou très peu de COVID-19 — ici, de janvier à mars et de juin à la mi-septembre —, le nombre de décès réels s’est très peu éloigné du nombre attendu, généralement entre 0 et 5 %. Mais pendant les moments les plus noirs de la première vague, soit la dernière semaine d’avril et la première de mai, il est mort 24 % plus de gens que d’habitude au Canada. Et au Québec, où l’épidémie a été la pire, la surmortalité a même dépassé les 50 %. C’est gigantesque.

Maintenant, il faut ajouter deux choses à cela pour avoir un portrait plus complet. La première, c’est que ces chiffres montrent une surmortalité nettement moins prononcée, au point d’être à peine discernable, lors de la vague de cet automne. Cela s’explique possiblement par le fait qu’il y a toujours un délai entre la progression d’une maladie et le moment où elle commence à «faucher» — il faut du temps au virus pour infecter quelqu’un, puis causer des complications et, enfin, provoquer sa mort. L’Institut de la statistique du Québec a des données qui se rendent plus loin dans le temps, soit jusqu’à la semaine du 21 novembre, et elles montrent une légère surmortalité qui s’adonne à être concentrée chez les 70 ans et plus, soit le groupe d’âge le plus vulnérable.

Cela suggère que la COVID pourrait avoir de nouveau gonflé le nombre total de décès pour la peine, mais il faudra attendre des données plus récentes pour en être sûr. Car il est également possible que le coronavirus soit tout simplement moins mortel maintenant que lors de la première vague. Dans un document paru en novembre, l’Institut national de la santé publique avait en effet noté une baisse marquée du taux de létalité de la COVID-19, pour des raisons qu’il reste à éclaircir mais qui incluaient vraisemblablement une amélioration des soins. On ne peut pas dire autre chose pour l’instant que «ça reste à voir».

Enfin, comme le mentionne M. Everett, il est vrai que ces chiffres-là incluent des décès qui n’ont pas été causés par le nouveau coronavirus, mais cela ne signifie pas pour autant que les bilans officiels sont exagérés. Le fait de compter tous les décès sans égard à la cause peut en effet jouer dans les deux sens : certaines causes de décès sont empirées par le confinement (par exemple parce que des gens malades hésitent à aller consulter), mais d'autres reculent, comme les accidents de la route. Et, autre exemple, il semble également que les mesures sanitaires aient passé le K.O. à l'influenza (qui tue beaucoup de gens à chaque année), d'après des données de l'Institut national de santé publique.

C’est ce qui explique pourquoi la surmortalité générale donne des chiffres plus bas (10 000 au Canada, 4000 au Québec) que le bilans des morts «causées» ou «liées» à la COVID-19 (16 000 au Canada, 8000 au Québec) : pas parce que ces derniers sont exagérés, mais simplement parce qu’ils ne comptent pas la même chose.

VERDICT

Faux. Quand on les analyse correctement, les statistiques générales de décès (toutes causes confondues) montrent clairement que la COVID-19 a eu un impact important sur la mortalité au Canada, et encore plus au Québec. Le fait qu’elles diffèrent du nombre officiel de morts causées ou liées à la COVID-19 n’implique pas que ce dernier est «exagéré», mais simplement que ces chiffres ne mesurent pas la même chose.

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