Vérification faite: COVID-19: est-ce toujours pire au Québec qu’ailleurs?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’affirmation: «J’entends souvent des gens dire que le Québec est l’un des pires endroits au monde per capita pour la propagation de la COVID-19 depuis le début de la pandémie. Est-ce vrai, faux ou invérifiable ?», demande Guy Le Rouzès, de Québec.

LES FAITS

Si l’on compte tous les morts depuis le début de la pandémie, le Québec figure effectivement parmi les pires endroits du monde — ou parmi «les plus durement touchés», selon que l’on cherche à se plaindre ou à blâmer. Les taux de décès que l’on peut lire sur le site de la Santé publique, entre bien d’autres endroits, le montrent clairement : 71 morts par 100 000 habitants, soit presque autant que l’Espagne (73) et plus que les États-Unis, deux endroits où la COVID-19 a allègrement fauché.

Cependant, il y a quelque chose d’un peu trompeur dans le fait de présenter uniquement la somme de tous les décès depuis l’hiver dernier. On n’a pas affaire ici à une épidémie qui est demeurée à peu près constante depuis des mois. Il y a eu une première vague, qui est terminée depuis longtemps, et nous traversons présentement une seconde vague de COVID-19. Alors la question est : peut-on tirer le même bilan de ces deux épisodes ?

Comme les politiques de dépistage, les définitions de ce qui constitue un décès «causé par» ou «lié à» la COVID-19 ainsi que les protocoles d’hospitalisation varient d’un pays à l’autre, il est hasardeux de tirer des parallèles entre les pays. Pour comparer des pommes avec des pommes autant que possible, on utilise souvent la «surmortalité toutes causes confondues»; cela ne permet pas de distinguer quels décès sont causés par quoi, mais s’il y a beaucoup plus de gens qui meurent qu’à l’habitude, la cause du surplus est généralement évidente — et c’est le cas pour l’actuelle pandémie. 

Mesuré comme ça, il ne fait pas le plus petit doute possible que le Québec a eu l’un des bilans les plus noirs du monde pendant la première vague. On le constate facilement en se servant de deux études très récentes comme points de comparaison :

- Dans Nature - Medicine, une équipe internationale a comparé la surmortalité dans 21 pays dits «développés» pendant la première vague de COVID-19. Quand, avec les chiffres de l’Institut de la statistique (ISQ), on compte la surmortalité de la même manière qu’eux — soit de la mi-février jusqu’à la fin de mai —, on voit qu’il y a eu 28 % plus de décès que la moyenne des dernières années pendant cette période, ce qui vaudrait au Québec le 3e rang parmi les 21 pays étudiés : derrière l’Espagne (+ 38 %) et l’Angleterre et Pays-de-Galles (+ 37 %), à égalité avec l’Italie et l’Écosse, et devant la Belgique (+ 27 %) et devant la Suède (+ 22 %).

- Dans une «lettre» publiée ce mois-ci dans le Journal of the American Medical Association (JAMA), deux chercheurs américains ont examiné la surmortalité dans 18 pays, entre le moment où le nombre de cas confirmés a franchi le seuil du 1 par million d’habitants et le 25 juillet. En comptant de la même manière qu’eux, le Québec a enregistré 56 décès supplémentaires par 100 000 habitants au cours de cette période, ce qui lui donne encore une fois un de pires bilans, au 5e rang sur 18.

En un mot comme en cent : la première vague a fait nettement plus de ravages ici que la moyenne mondiale, c’est évident. Or depuis l’été dernier, c’est moins clair. Cette même étude du JAMA a aussi compté la surmortalité survenue entre le 7 juin et le 25 juillet. Au cours de ces quelques semaines, les États-Unis ont connu une assez forte surmortalité (+ 19 par 100 000); la Suède, la France et l’Espagne également, mais dans une moindre mesure (entre + 2 de + 4 par 100 000). Il n’y a pratiquement pas eu de surmortalité dans les autres pays étudiés. Et au Québec non plus : – 0,13 décès par 100 000 par rapport à la moyenne, selon l’ISQ.

Je n’ai pas trouvé d’étude dûment publiée dans une revue médicale dont les analyses s’étendaient au-delà de la fin juillet. Si, pour remplacer, on regarde les chiffres du site Our World in Data, rattaché à l’Université Oxford, il y a 26 pays pour lesquels les statistiques de surmortalité couvrent au moins trois semaines du mois d’août — mais il n’y a presque rien sur septembre et octobre. Si on fait la moyenne, on obtient le graphique suivant, où le Québec (5,1% de mortalité de plus qu’à l’habitude) se situe dans la petite moyenne :

Il y a cinq pays parmi ces 26 qui ont connu une surmortalité de plus de + 10 % en août. Il s’agit, dans l’ordre à partir de la droite, des États-Unis (+ 23 %), de la Belgique (+20 %), d’Israël (+17 %), de l’Espagne (+15 %) et du Chili (+12 %) — avec les Pays-Bas (+9,3 %) qui sont tout juste sous cette barre.

Mentionnons enfin que les chiffres les plus récents de l’ISQ ne montrent qu’une faible surmortalité au cours des deux premières semaines de septembre, soit + 6 à 7 %, ce qui pourrait n’être qu’une fluctuation aléatoire. C’est d’ailleurs d’autant plus probable qu’il n’y a pratiquement pas eu plus de décès que d’habitude chez les 70 ans et plus, qui représentent pourtant l’immense majorité des victimes de la COVID-19, pendant ces deux semaines-là.

Cela ne signifie pas que cette deuxième vague n'est pas un problème sérieux (c'en est un), et il est évident qu’on peut trouver des endroits où cela va mieux qu'ici. Dans la mesure où l’on peut vraiment comparer les statistiques entre les provinces, les derniers rapports épidémiologiques de Santé Canada suggèrent que la seconde vague est (encore une fois) pire au Québec que dans le reste du pays.

Il faudra aussi, bien sûr, attendre que cette seconde vague se termine pour connaître le fin mot de l’histoire. Il demeure entièrement possible que l'actuelle vague de COVID-19 empire et que le bilan s'alourdisse — peut-être même plus ici qu'ailleurs, on verra.

Mais présentement, l’idée que le Québec est encore, comme au printemps, un des pires endroits au monde du point de vue de la COVID-19 ne semble plus supportée par les faits.

VERDICT

Ça ne semble plus vrai, du moins pour l’instant. On peut créer l’illusion que la COVID-19 fait toujours plus de dégâts au Québec en amalgamant les chiffres des deux vagues, parce que la première a effectivement été très meurtrière ici, mais les données plus récentes ne permettent pas de dire que c’est encore le cas. Il faudra toutefois attendre que la deuxième vague passe (et que d’autres données soient publiées) pour en être certain.

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