Alors que les glaciers fondent de nos jours, il y a déjà eu un consensus scientifique sur le contraire dans les années 1970, au point que certains prédisaient une nouvelle glaciation.

Vérification faite: «consensus» sur l'ère glaciaire?

L’AFFIRMATION: «Nous vivons actuellement un réchauffement planétaire. Mais dans les années 1970, apparemment, les scientifiques disaient qu’on se dirigeait vers une petite ère glaciaire. Peut-on savoir si c’était effectivement le cas et pourquoi les scientifiques le croyaient?» demande Denis Pelletier, de Québec.

LES FAITS

C’est un argument qui revient souvent chez les climatosceptiques : le consensus scientifique actuel autour du réchauffement ne veut pas dire grand-chose, avancent-ils, puisqu’il y a déjà eu un consensus scientifique sur le contraire dans les années 1970, au point que certains prédisaient une nouvelle glaciation. Alors il vaut la peine de s’y attarder.

Dans les années 1960 et 1970, la climatologie était encore une discipline très jeune qui devait travailler avec des ressources beaucoup plus limitées que de nos jours — peu de satellites, séries de données moins longues et moins nombreuses, etc. À cette époque, les chercheurs se rendaient compte qu’il y avait eu un réchauffement planétaire depuis le milieu du XIXe siècle, mais que la tendance s’était inversée et que le climat semblait refroidir depuis quelques décennies. En effet, entre le début des années 1940 et le milieu des années 1960, la température moyenne mondiale a perdu 0,4 °C et elle ne reprendra ses niveaux antérieurs qu’à partir des années 1980.

L’idée que ce refroidissement allait se poursuivre à long terme n’a toutefois jamais rallié assez de savants pour parler d’un «consensus scientifique», loin s’en faut. À l’époque, on connaissait le pouvoir réchauffant du CO2 et l’on savait que ses concentrations augmentaient dans l’atmosphère, mais on savait aussi que la pollution industrielle contenait également d’énormes quantités de particules fines et d’aérosols qui bloquent les rayons du Soleil et les renvoient vers l’espace, ce qui a un effet refroidissant. La question était alors de savoir si l’un de ces deux effets allait prévaloir à long terme, et lequel.

Dans un petit historique de la climatologie de l’époque paru en 2008 dans le Bulletin of the American Meteorological Society (BAMS), trois climatologues ont passé en revue toutes les études sur le sujet parues entre 1965 et 1979. Ils en ont trouvé sept qui penchaient en faveur du refroidissement, 20 qui étaient neutres et 44 qui estimaient que la tendance au réchauffement reprendrait dans l’avenir. Ils ont également compté le nombre de citations amassées entre 1965 et 1983 par chacun de ces articles afin d’en mesurer l’influence dans la communauté scientifique, mais cela n’a pas vraiment changé le portrait : 325 citations pour les articles en faveur du refroidissement, 424 pour les neutres et plus de 2000 pour le réchauffement.

Notons que le site climatosceptique Watts Up With That a contesté ces chiffres et a repris l’exercice à sa manière. Ce site n’est certainement pas une source aussi crédible que le BAMS et l’on peut/doit douter de ses conclusions, mais il est assez parlant que son auteur n’ait pu trouver «mieux» que 86 articles penchant pour le refroidissement, 58 neutres et 45 pour le réchauffement pour la période 1965-1979. C’est signe que même en mettant les choses au pire du pire (et peut-être même en y mettant un grain de mauvaise foi, chose que Watts Up With That, un site très orienté, a souvent été accusé de faire dans le passé), on ne peut toujours pas dire qu’il y avait un «consensus» sur le refroidissement planétaire. L’idée a déjà été débattue en science — c’est le plus loin que l’on puisse possiblement aller. Et encore, je le répète, pas si l’on se fie aux meilleures sources, comme le BAMS et des sites crédibles comme RealClimate.org et le site de la NASA.

Ce qui semble s’être passé entre 1940 et 1970, lit-on dans un résumé de la littérature scientifique paru en 2012 dans ce même BAMS, c’est que la fin de la Seconde Guerre mondiale a marqué le début d’une période de croissance économique mondiale rapide, qui s’est accompagnée d’une forte augmentation de la pollution (et donc des aérosols refroidissants). Plusieurs fortes éruptions volcaniques, qui émettent elles aussi de grandes quantités de ces aérosols, se sont aussi produites.

À partir des années 1980, cependant, les pays occidentaux ont adopté des lois pour réduire leurs émissions de ces particules et aérosols (notamment pour réduire les pluies acides), si bien que leur effet refroidissant a en bonne partie disparu, laissant plus de place à l’effet du CO2. La tendance à long terme au réchauffement a alors repris. Depuis les années 2000, cependant, on constate qu’en Inde et en Chine le rayonnement solaire est de plus en plus bloqué, à cause de la forte croissance économique de l’Asie, de sa dépendance au charbon et de la pollution qui en découle.

Dernière chose : tant dans l’article de 2008 du BAMS que dans d’autres sources, on constate que les médias ont grandement contribué à faire naître et à entretenir le «mythe» autour du consensus scientifique sur le refroidissement. Dans les années 1970, le Science Digest’s, par exemple titrait : «Préparez-vous à un nouvel âge glaciaire». Newsweek parlait d’un «monde en refroidissement» et évoquait un éventuel «déclin dramatique de la production alimentaire», et nombre d’autres articles parlaient (abusivement) de «signes précurseurs d’une glaciation» qui s’accumulaient.

Bref, tout indique que les médias de l’époque ont vu là une trame narrative vendeuse et qu’ils lui ont accordé beaucoup plus d’espace qu’elle n’en méritait.

LE VERDICT

Faux. On ne peut pas dire que «les» scientifiques prédisaient un refroidissement global dans les années 1970. Certains l’ont fait, oui, l’idée a été débattue. Mais elle n’a jamais eu l’importance que les médias du temps et que les climatosceptiques d’aujourd’hui lui ont accordée. Et elle a d’ailleurs été abandonnée, depuis, par une écrasante majorité de climatologues.

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