Sur cette photo datant de janvier 2017, des milliers de bouteilles de plastique jonchent le lit de la rivière Ghadir, là où celle-ci se jette dans la Méditerranée, près de l’aéroport de Beyrouth, au Liban.
Sur cette photo datant de janvier 2017, des milliers de bouteilles de plastique jonchent le lit de la rivière Ghadir, là où celle-ci se jette dans la Méditerranée, près de l’aéroport de Beyrouth, au Liban.

Vérification faite: 90 % du plastique des océans issu d’une dizaine de rivières?

L’AFFIRMATION: «Est-il vrai que le plastique que l’on retrouve dans les océans provient majoritairement d’une dizaine de rivières d’Afrique et d’Asie?», demande Germain Reed, de Prévost.

LES FAITS

Voilà déjà deux ou trois ans que le bruit court sur les réseaux sociaux. Certaines versions parlent de «90 % du plastique», d’autres mentionnent simplement «une majorité du plastique», mais l’idée des 10 rivières asiatiques et africaines revient systématiquement.

L’origine de cette rumeur est manifestement une étude parue en 2017 dans la revue savante Environmental Science and Technology au sujet de l’«exportation de débris de plastique par les rivières vers l’océan». Le résumé de l’article mentionne bel et bien que «le top 10 des rivières transporte entre 88 et 95 % de la charge globale vers la mer» et une annexe disponible en ligne [http://bit.ly/37XG1sH, p. 5] énumère ces 10 rivières : huit d’entre elles sont en Asie (le Yangtze, l’Amour, l’Indus, le Gange, etc.) et les deux autres sont effectivement en Afrique (le Nil et le fleuve Niger).

La rumeur n’a donc pas été créée de toutes pièces, tant s’en faut. Mais cela ne veut pas dire qu’elle est fondée pour autant.

Il faut en effet bien comprendre ce que cet article dit — et peut-être surtout ce qu’il ne dit pas. L’étude s’est basée sur des concentrations de plastique mesurées dans 57 rivières de par le monde puis, grâce à un modèle mathématique et une banque de données plus vaste, a généralisé ces résultats à près de 1350 rivières. Sa conclusion ne dit pas que les 10 pires rivières sont la source de 90 % de «tout le plastique dans les océans», mais simplement 90 % du plastique «charrié par des rivières». C’est une grosse nuance parce que le plastique des océans a bien d’autres sources, et de plus importantes, que les rivières : le vent pousse des sacs et des débris vers l’océan, les activités humaines en mer génèrent d’importantes quantités de déchets, etc.

D’ailleurs, bien des résultats scientifiques contredisent clairement l’idée que ces 10 rivières seraient responsables de 90 % de tout le plastique dans la mer. Ainsi, une étude parue en 2015 dans Science a estimé à près de 9 millions de tonnes les quantités de plastique qui entrent dans les océans à partir des zones côtières, d’une manière ou d’une autre. L’article de 2017 a utilisé deux modèles différents, dont un arrive à un total de 2,17 millions de tonnes par année pour ces fameuses 10 rivières (ou 25 % de 9 millions) et l’autre à 142 000 tonnes (seulement 1,6 %). Cela montre les grandes incertitudes qui persistent autour des quantités de plastique qui arrivent dans les océans, mais dans tous les cas on est très, très loin de 90 % — et même loin de «la majorité».

Et encore, ces 9 millions de tonnes annuelles ne concernent que les sources côtières du plastique. Plusieurs autres travaux indiquent qu’en haute mer, le plus clair des déchets de plastique proviennent d’activités marines. Des chercheurs qui ont traîné des filets sur des centaines de kilomètres dans le «vortex de déchets du Pacifique» au milieu des années 2010 ont trouvé que près de la moitié (46 %) des plastiques qui flottent là-bas sont des filets de pêche et que plus de 80 % des déchets sont liés à des activités en mer. Ces résultats concordent avec ceux de l’Académie américaine des sciences qui, une dizaine d’années plus tôt, avait trouvé qu’en haute mer, 88 % des déchets flottants proviennent d’activités marines comme la pêche, le transport maritime, les croisières, etc.

Il peut difficilement en être autrement, remarquez, parce qu’une grande partie des plastiques coule ou s’échoue avant d’arriver en plein océan. Certains sont tout simplement plus denses que l’eau et finissent au fond des rivières. D’autres flottent, mais s’agglutinent avec des matières en suspension et coulent eux aussi. D’autres encore, comme les contenants vides, donnent plus de prise au vent et ont tendance à s’échouer sur les plages (des rivières comme des mers). Et ainsi de suite.

Cela ne veut pas dire que le plastique dans les océans n’est pas un problème ni que les rivières n’en sont pas une source significative (c’en est une), mais simplement que tout ce plastique ne peut pas provenir à 90 % des 10 mêmes rivières.

VERDICT

Il est absolument indéniable que les 10 rivières identifiées dans l’étude d’Environmental Science and Technology sont extrêmement polluées et qu’elles déversent d’importantes quantités de plastique dans la mer. Mais cette étude conclut qu’elles sont responsables de 90 % des plastiques charriés par des rivières, pas de 90 % du plastique total qui se trouve dans les océans — ce qui serait impossible et clairement contredit par plusieurs autres résultats scientifiques.

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