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Vaccins: on risque d’attendre longtemps la catastrophe annoncée

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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L’AFFIRMATION: «Il y a un virologue belge, Greet Vanden Bossche, qui remet en cause la vaccination de masse sur le site web de France-Soir. Sauf que son raisonnement scientifique est difficile à comprendre pour ceux qui ne connaissent pas bien le domaine. Est-ce que ce qu’il dit tient la route?» demande Jerry Espada, de Sherbrooke.

LES FAITS

Il s’agit d’une lettre ouverte lancée plus tôt en mars par M. Vanden Bossche, qui est un spécialiste de la virologie vétérinaire. Il a (malheureusement) connu un succès planétaire sur les réseaux sociaux, et d’autres lecteurs que M. Espada me l’ont envoyé, alors il vaut la peine de s’y attarder.

Le texte lui-même est effectivement un brin confus et difficile à suivre : même la chercheuse en immunologie de l’Université de Sherbrooke Nancy Dumais, qui a accepté de l’examiner, l’a trouvé «pas facile à lire, il y a de tout et de rien là-dedans, et beaucoup de confusion sur la terminologie».

Mais bon, ce que M. Vanden Bossche y avance dans l’ensemble est que, selon lui, le fait de vacciner crée une pression de sélection sur le virus, qui l’«inciterait» d’une certaine manière à muter afin d’échapper aux anticorps que le vaccin nous fait produire. Et comme la vaccination a lieu en pleine pandémie, cela signifie qu’il y a un grand bassin de gens infectés, donc un grand bassin de virus chez qui des mutations peuvent survenir. Or, nous avons tous une forme d’anticorps que M. Vanden Bossche qualifie d’«inné» (ce qui est inexact, note Mme Dumais) et dont le «petit nom» est IgM. Il s’agit d’une forme d’anticorps «non spécifique» (donc qui a un certain effet sur beaucoup de virus, mais vraiment pas aussi efficace que les anticorps «spécialisés») que le corps produit dans les premières heures d’une infection. Cela fait partie de nos premières lignes de défense, pour ainsi dire, et ces IgM servent à ralentir l’infection, le temps que le système immunitaire trouve comment fabriquer des anticorps plus efficaces.

Dans sa lettre, M. Vanden Bossche s’inquiète de ce que la concentration de ces IgM dans le sang décroît un certain temps après l’infection, quand les anticorps «spécialisés» prennent le relais. Il croit que si le virus mute pour échapper à ces anticorps spécialisés, cela laissera des pans entiers de la population sans défense (ni innée ni acquise, ni généraliste ni spécialisée) puisque ces gens-là auraient alors cessé momentanément de fabriquer des IgM en surplus. Voilà donc, pour l’essentiel, la «catastrophe» dont M. Vanden Bossche estimait urgent d’avertir l’humanité.

Maintenant, est-ce que ça «tient la route», pour reprendre la formulation de M. Espada? «Ça n’a ni queue, ni tête», commente Mme Dumais de manière générale. Pour sa part, son collègue de l’Université de Montréal Andrés Finzi, qui mène lui aussi des recherches en immunologie, qualifie cette thèse d’«horrible», m’a-t-il écrit dans un bref échange de courriels.

On ne pourra pas couvrir ici tous les détails des propos de M. Vanden Bossche. Mais dans l’ensemble, voici les principaux problèmes de sa lettre :

- Une bonne partie de la catastrophe annoncée par le savant belge tient à l’idée qu’après une infection, le système immunitaire inné deviendrait plus ou moins «passif». Or s’il est vrai que les IgM diminuent quand nos autres anticorps prennent la relève, «son texte fait comme si des pans entiers de la réponse immunitaire innée n’existaient pas!» déplore Mme Dumais. Le système immunitaire inné, poursuit-elle, a plein d’autres armes à sa disposition, comme des macrophages (qui «dévorent» les débris cellulaires et les microbes), des cellules T cytotoxiques (qui détectent les cellules infectées par des virus et les «mangent» avant qu’elles aient pu produire d’autres virus) et des cytokines, soit des protéines qui agissent comme un signal d’alarme et qui attirent des cellules immunitaires. Ce sont des aspects très importants de la réponse à une infection virale, dit la chercheuse, mais le texte de M. Vanden Bossche n’en parle nulle part.

- Même s’il n’y avait que les IgM dans le système immunitaire généraliste, la thèse de M. Vanden Bossche ne tiendrait toujours pas debout. «La diminution des IgM après une infection n’est vraiment pas drastique, indique Mme Dumais. Et des IgM, on en a tout le temps dans le sang et on peut toujours en produire rapidement, au besoin. Alors à part pour ceux qui souffrent de conditions très spécifiques, ça ne s’épuise pas vraiment.»

- En ce qui concerne la partie «immunité acquise» de toute cette histoire (donc les anticorps «spécialisés» qu’on acquiert pendant une infection), «le fait que des virus mutent pour échapper au système immunitaire, ça existe, c’est incontestable, mais c’est la même chose pour n’importe quelle autre infection, explique Mme Dumais. Tous les virus le font [sans provoquer de catastrophe comme celle que craint M. Vanden Bossche]». Et quand certains variants mutent assez pour contourner nos défenses, ça veut simplement dire qu’on peut réattrapper la maladie (comme on le fait avec la grippe, par exemple), pas qu’on sera sans défense.

Ajoutons enfin qu’outre Mme Dumais et M. Finzi, nombre d’autres médecins et spécialistes de l’immunité dans le monde ont vertement dénoncé la lettre ouverte de M. Vanden Bossche comme étant remplie de «non-sens» et de grossières erreurs sur le fonctionnement du système immunitaire.

VERDICT

Complètement faux. Il arrive parfois que des prédictions apocalyptiques aient au moins pour elles l’existence de mécanismes purement théoriques pouvant très hypothétiquement mener à leur réalisation. Mais dans ce cas-ci, même la partie théorique sur l’immunologie est trop boiteuse pour cela.

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