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Pas plus de suicides à cause des confinements (du moins pour l’instant...)

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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L’AFFIRMATION : «On entend souvent dire que la COVID-19 et les mesures sanitaires engendrent beaucoup de détresse psychologique, mais qu’elles n’auraient que peu d’impact sur la mortalité. Je parle ici, plus spécifiquement, des suicides et des overdoses. Est-ce vrai ? Et est-il possible d’avoir les chiffres et comparer avec les années antérieures ? », demande Jacques Bellemare, de Châteauguay.

LES FAITS

C’est un fait incontestable que l’isolement social détériore l’état mental des gens, surtout s’il est prolongé, et qu’il agit souvent comme un précurseur de crise psychologique. D’ailleurs, certaines études (mais pas toutes, disons-le tout de suite) suggèrent qu’au moins dans certains pays, il se pourrait que les confinements commencent à faire des dégâts statistiquement mesurables. L’une d’elles, parue début février dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) – Network Open a trouvé qu’au Japon, les taux de suicide se sont accrus à partir de la fin de l’été dernier. Pas par des marges énormes (mensuellement autour de 2 par 100 000 habitants pour les hommes alors que le taux « attendu » était de 1,5, et environ 1 par 100 000 pour les femmes alors qu’on devait en observer environ 0,7), mais cela reste « significatif » d’un point de vue statistique. L’article ne permet cependant pas de dire si c’est l’effet de la distanciation sociale ou d’un autre facteur, comme une hausse du chômage.

Aux États-Unis, une autre étude a observé que les tentatives de suicide amenaient en moyenne 4600 personnes à l’urgence en 2019, mais que ce nombre était passé à 5000 en 2020. Encore ici, l’augmentation n’est pas majeure et les causes exactes (isolement, difficultés économiques, autres stresseurs) ne sont pas faciles à identifier, d’autant plus que l’écart entre 2019 et 2020 était plus prononcé de janvier à la mi-mars (donc avant le premier confinement) que plus tard dans l’année. La même étude fait état de plus de surdoses qui mènent à l’urgence, mais là non plus, les raisons ne sont pas claires — peut-être une consommation accrue, peut-être qu’il se vend plus de drogues de mauvaise qualité, etc.

Cependant, et il faut le souligner, le portrait n’est pas en train de s’assombrir partout. En novembre dernier, le British Medical Journal (BMJ) indiquait qu’il ne semblait pas y avoir eu de tendance générale au suicide dans le monde, du moins pas pendant la première vague de COVID-19. Le site du BMJ a publié un autre texte sur le sujet mercredi dernier suggérant qu’il n’y avait pas eu de hausse en Angleterre au moins jusqu’en août.

Et à l’heure actuelle rien ne permet de croire à des suicides (décès ou tentatives) plus fréquents au Québec ou au Canada. Des chiffres sur l’Ouest présentés par le psychiatre de Colombie-Britannique Tyler Black récemment ne montrent rien de tel. Même chose au Québec, où des données préliminaires du Bureau du coroner (qui enquête sur tous les cas possibles de suicide) ne laissent entrevoir aucune hausse du nombre de suicides jusqu’à présent.

Maintenant, même en présumant qu’il n’y a effectivement pas plus de gens qui s’enlèvent la vie chez nous, cela ne veut évidemment pas dire que le confinement ne cause aucune détresse psychologique — c’est juste qu’elle n’a pas eu (pas encore ?) d’effet sur les statistiques de suicide. À l’Institut en santé mentale Douglas de Montréal, le psychiatre Gustavo Turecki, qui mène des recherches sur la dépression majeure et le suicide, dit que l’effet de la pandémie sur les visites en urgence psychiatrique s’est déroulée en plusieurs phases différentes. « C’est évident que la pandémie a augmenté le niveau de détresse dans la population, c’est très clair, témoigne-t-il. Par contre, pendant la première vague, les visites aux urgences psychiatriques ont diminué, comme les autres visites à l’urgence d’ailleurs. Ensuite, la situation est revenue à la normale pendant l’été [et il y aurait eu avec la deuxième vague] plus de détresse dans la population, donc plus d’appels sur les lignes d’écoute, plus de demandes de soutien. Mais entre constater ça et conclure qu’il y a ou qu’il y aura plus de suicides, il y a un grand pas qu’on ne peut tout simplement pas franchir parce qu’on n’a pas les données pour le faire. »

Les statistiques sur l’utilisation des lignes d’aide psychologique tendent à confirmer le témoignage de Dr Turecki. D’après des chiffres fournis par le ministère de la Santé, la ligne 1 866 APPELLE (la principale ligne d’écoute au Québec) a reçu environ 4625 appels par mois en moyenne entre mars et juin dernier, soit 1,5 % de moins (!) qu’à la même période en 2019. Mais dans la deuxième moitié de 2020, cependant, le volume d’appel a été 5,6 % plus grand qu’en 2019.

Il existe d’autres lignes locales d’aide psychologique qui ne sont pas incluses dans ces statistiques, mais les données à leur sujet — que le Regroupement des centres de prévention du suicide du Québec (RCPSQ), lesquels gèrent plusieurs de ces lignes, a transmises au Soleil — racontent essentiellement la même histoire : un nombre d’appels « normal » lors de la première vague, mais une hausse de 7 à 10 % depuis septembre dernier à Québec et à Montréal.

Les lignes d’aide ne sont donc pas débordées dans l’ensemble, mais la demande accrue indique qu’il faudra rester vigilant, plaide la présidente du RCPSQ, Lynda Poirier. D’autant plus que, ajoute-t-elle, « on a aussi vu une hausse plus marquée pour les ados et les jeunes adultes », possiblement parce que ce sont les tranches d’âge qui socialisent le plus, donc potentiellement celles sur lesquelles la distanciation sociale a pesé le plus lourd.

VERDICT

Vrai qu’il n’y a pas plus de suicides qu’avant (pas encore, en tout cas). Les chiffres ne montrent aucune tendance à la hausse au Québec ou au Canada. Cependant, l’usage accru (faiblement, mais quand même) des lignes d’aide psychologique depuis l’automne dernier, de même que certains indicateurs de détresse dans d’autres pays, suggèrent que cela peut encore changer pour le pire et qu’il faudra garder un œil sur la santé mentale collective.

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