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Essentiellement, au lieu d’injecter un virus affaibli, le vaccin de Moderna (et c’est la même chose pour celui de Pfizer) consiste à inoculer de l’ARNm qui contient une «recette» de protéine de la COVID-19.
Essentiellement, au lieu d’injecter un virus affaibli, le vaccin de Moderna (et c’est la même chose pour celui de Pfizer) consiste à inoculer de l’ARNm qui contient une «recette» de protéine de la COVID-19.

Non, un dirigeant de Moderna n’a pas dit que son vaccin changeait notre ADN

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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L’AFFIRMATION : «Je suis tombé sur quelque chose d’assez dérangeant concernant le vaccin anti-COVID de Moderna: une vidéo de 2017 montrant un haut placé chez Moderna, Dr Tal Zaks, où il semble affirmer que les vaccins à ARNm réécrivent le code génétique pour obtenir l’effet voulu. Quand on fait une recherche sur YouTube, on trouve cette vidéo avec le titre «Réécrire le code génétique [rewriting the genetic cod]). J’ai vraiment besoin de savoir si c’est une nouvelle bombe qui contredit ce qu’on nous dit à propos du vaccin. Est-ce vraiment Dr Zaks qui parle?», demande Michel Gravel, d’Eastman.

LES FAITS

Il s’agit bel et bien du Dr Zaks, directeur des affaires médicales chez Moderna, qui était l’invité en décembre 2017 des fameuses Conférences TED. Mais il ne dit pas que son vaccin peut modifier l’ADN de nos cellules, même si certaines tournures de phrases peuvent le laisser croire quand on les écoute avec nos oreilles de 2021. Voyons voir…

Le matériel génétique dont sont faits nos gènes se trouve sous forme d’ADN dans le noyau de nos cellules, et la tâche de chacun de ces gènes est de conserver de l’information pour assembler une protéine en particulier — chaque gène est une «recette de protéine», si l’on veut. Or, ce n’est pas dans le noyau que sont fabriquées les protéines, si bien que quand vient le temps d’en produire, la cellule va faire une copie du gène sous forme d’«ARN messager», ou ARNm, qui est une autre sorte de matériel génétique, moins stable que l’ADN. C’est cet ARNm qui va porter la «recette» jusqu’à l’endroit où sont assemblées les protéines (de petites structures appelées ribosomes). Et c’est de cette machinerie dont se servent les vaccins à ARNm.

Essentiellement, au lieu d’injecter un virus affaibli, le vaccin de Moderna (et c’est la même chose pour celui de Pfizer) consiste à inoculer de l’ARNm qui contient une «recette» de protéine de la COVID-19. Les cellules où cet ARN va entrer vont alors se mettre à fabriquer temporairement des protéines du coronavirus, que le système immunitaire pourra alors apprendre à reconnaître et à neutraliser avec des anticorps. Cette technologie a notamment l’avantage qu’elle évite de devoir fabriquer des virus, un processus qui est long et coûteux.

Dans sa conférence TED, Dr Zaks donnait trois exemples d’utilisations thérapeutiques de l’ARNm :

un vaccin contre la grippe (soit exactement ce que je viens de décrire);

des traitements personnalisés contre le cancer, où le vaccin à ARNm ne changerait pas l’ADN, mais qu’il décrit comme une manière de «réveiller le système immunitaire» pour qu’il s’attaque à la tumeur;

une maladie héréditaire nommée acidémie méthylmalonique, où un gène dysfonctionnel empêche le corps de fabriquer une protéine en particulier. Les enfants atteints en meurent souvent et doivent se faire transplanter un foie, mais Dr Zaks suggère dans sa conférence qu’en injectant régulièrement de l’ARNm contenant la bonne «recette», ces enfants pourraient produire la bonne protéine et se passer de transplantation. En 2017, Moderna avait déjà obtenu des résultats très encourageants sur des souris (jy reviens tout de suite).

Maintenant, il faut bien admettre que Dr Zaks a utilisé dans cette vidéo certaines formulations qui peuvent porter à confusion, comme «remplacer l’information génétique», «réparer l’information manquante», ou encore «introduire une nouvelle ligne de code, ou changer une ligne de code». En outre, il est vrai que TED Talks a intitulé (un peu abusivement, d’ailleurs) sa conférence «Réécrire le code génétique» et que la description de la vidéo sur YouTube parle de combattre le cancer en «éditant le code génétique». Mais il ne faut pas perdre de vue que ces tournures de phrases ont été choisies en 2017, à un moment où la (fausse) rumeur que les vaccins à ARNm changeraient l’ADN ne circulait pas encore. Il y a fort à parier que Dr Zaks en choisirait des différentes s’il devait refaire sa présentation aujourd’hui, en 2021, parce qu’il y a au moins trois excellentes raisons de penser que ce n’était absolument pas ce qu’il voulait dire.

Primo, lorsqu’il décrit les mécanismes d’action des vaccins à ARNm, il ne dit nulle part qu’ils changent l’ADN. Il est au contraire très clair sur le fait que ces vaccins agissent sur l’étape intermédiaire entre l’ADN et la production des protéines, soit l’ARNm.

Secundo, on sait que les cellules ont des moyens de reconnaître l’ARNm et de l’expulser du noyau cellulaire, où se trouve notre ADN. Une bonne vingtaine d’années de recherche sur les vaccins à ARNm (en général, pas juste ceux contre la COVID-19) ont montré qu’ils ne modifient pas le génome, comme on peut le lire dans des études et revues de littérature scientifiques publiées notamment dans Nature – Drug Discovery en 2018, dans Vaccines en 2019, dans RNA Biology en 2012 et dans Frontiers in Immunology en 2019. Certes, plusieurs de ces revues ont été publiées après la conférence de Dr Zaks, mais elles sont basées sur des études qui étaient en grande partie disponibles en 2017.

Tertio, quand on va lire l’étude de Moderna sur l’acidémie méthylmalonique dont Dr Zaks parle dans sa conférence, on constate rapidement qu’il n’y est nulle part question de changement dans l’ADN. Au contraire, l’article paru dans Cell Reports parle plutôt d’«amélioration du phénotype» (il serait question du génotype si l’ADN était visé) et mentionne que l’effet de la thérapie sur des souris dure «jusqu’à une semaine», alors qu’il serait permanent si l’ADN avait été changé.

Quand on met tout cela ensemble, il devient impossible de comprendre les formulations de Dr Zaks («changer une ligne de code», etc.) comme un «aveu» que les vaccins à ARNm peuvent modifier le génome. Ces passages, si on ne regarde qu’eux et qu’on le fait avec nos yeux de 2021, peuvent avoir l’air de le suggérer, mais, quand on les replace dans le contexte de la conférence (et celui, plus large, de la littérature scientifique), on se rend vite compte que c’est une interprétation qui ne tient pas la route.

VERDICT

Faux. Certaines formulations de la conférence TED peuvent porter à confusion, mais Dr Zaks ne dit jamais que les vaccins à ARNm comme celui de Moderna modifient notre ADN. En outre, cela aurait contredit la littérature scientifique (forcément connue de Dr Zaks) disponible à l’époque, et même une étude de Moderna.

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