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Le bétail est-il vraiment responsable de la moitié de tous nos gaz à effet de serre ?
Le bétail est-il vraiment responsable de la moitié de tous nos gaz à effet de serre ?

Le bétail est-il vraiment responsable de la moitié de tous nos gaz à effet de serre?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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L’AFFIRMATION : «J’ai récemment écouté sur Netflix les documentaires Cowspiracy et What the Health. On y entend plusieurs affirmations qui me semblent crédibles, mais j’aimerais savoir ce que la science a à dire sur l’effet environnemental de la viande et autres produits animaux (lait, œufs, etc.). Selon Cowspiracy, cela produirait quatre à cinq fois plus de gaz à effet de serre (GES) que la pollution industrielle ou que ce qui est produit par les automobiles. Ces documentaires semblent très convaincants, mais est-ce vrai?», demande Claude Internoscia.

LES FAITS

Les deux «documentaires» ont été produits par les mêmes réalisateurs et plaident tous deux pour une conversion au végétarisme ou au véganisme. Cowspiracy adopte une approche plus environnementaliste : la thèse qui y est développée veut que pas moins de 51 % de nos GES proviendraient de l’élevage, mais que cela serait «caché» par l’ONU (!) et d’autres instances du genre. What the Health, pour sa part, aborde le sujet du point de vue de la santé — mais de façon tout autant orientée.

De manière générale, il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’à quantités égales, les aliments d’origine animale sont plus polluants que les fruits, légumes et céréales. Il faut autour de 3 kg de grains pour produire 1 kg de viande même si cela varie pas mal produit animal à l’autre — c’est beaucoup plus que ça pour le bœuf, moins pour la volaille, et encore moins pour les œufs, par exemple. Produire 1 kg viande prend donc plus d’espace et consomme plus de ressources que de cultiver 1 kg d’aliments végétaux, ce qui va forcément générer plus de GES — en particulier pour le bœuf dont la digestion génère pas mal de méthane, un gaz dont l’effet de serre est environ 25 fois supérieur à celui du CO2 sur une période de 100 ans.

Mais de là à dire que le bétail pèse plus lourd sur nos bilans carbone que tout le reste réuni, il y a une sacrée marge. Ce n’est pas Cowspiracy lui-même qui arrive au chiffre de 51 %, mais plutôt un rapport publié en 2009 par le Worldwatch Institute, un groupe environnementaliste (inactif depuis 2017) et qui est cité dans le «documentaire». Or ce rapport a été très, très sévèrement critiqué par nombre de scientifiques et, quand on le lit, on se rend compte que ses auteurs ont fait toute une série de choix méthodologiques contestables et qui ont tous le même effet : gonfler (parfois énormément) les gaz à effet de serre émis par l’élevage. En voici quelques exemples.

- La respiration du bétail. Tous les animaux qui respirent émettent du CO2, résultat de la combustion des sucres et graisses qui servent de source d’énergie, et le bétail n’y fait pas exception. Contrairement à tous les autres exercices du genre, le rapport du Worldwatch Institute a compté cette respiration dans son «bilan» (ça représente même 14 % sur son total de 51 %). Le hic, cependant, c’est qu’il y a une raison pour laquelle personne d’autre n’a inclus ce CO2 dans ses calculs. Il existe un «cycle du carbone» qui est le même depuis des centaines de millions d’années : les animaux produisent du CO2, que les plantes récupèrent pour produire des sucres, que les animaux mangent ensuite pour le «brûler» et ainsi produire encore du CO2, lequel est de nouveau repris par les plantes, et ainsi de suite. Ce n’est pas ça qui cause le réchauffement climatique : c’est plutôt qu’en consommant du pétrole, gaz ou charbon, on se trouve à déterrer du carbone qui était enfoui sous terre depuis des centaines de millions d’années et on vient l’ajouter au cycle existant. La respiration du bétail, elle, n’ajoute rien au cycle, alors il n’y a pas de raison d’en tenir compte.

- L’usage du sol. Une bonne partie des GES émis par l’agriculture vient du fait que le sol des forêts est connu pour stocker du carbone, et que quand on rase un boisé pour en faire un champ, son sol va cesser d’être un «puits» de carbone pour devenir un émetteur (il va libérer son carbone précédemment stocké). Or la manière dont le Worldwatch Institute s’y est pris pour le compter était terriblement biaisée, lit-on dans un article paru par la suite dans la revue savante Animal Feed Science and Technology. Au lieu de n’inclure les surfaces boisées converties récemment ou en train de l’être, le rapport a compté tout le CO2 qui pourrait être stocké si l’on convertissait en forêt toutes les superficies actuellement consacrées à l’élevage. Cela a non seulement alourdit le bilan du bétail mais, comme le Worldwatch Institute n’a pas compté de cette manière pour les autres espaces occupés par l’humain (cultures végétales, habitations, etc.), cela a aussi gonflé de manière totalement artificielle le pourcentage de l’élevage dans les GES totaux.

- Compter en double. Le document du Worldwatch Institute a également inclus dans ses calculs des choses qui sont déjà comptées ailleurs dans les bilans carbone mondiaux (et d’une façon parfois assez tirée par les cheveux). Par exemple, ses auteurs ont compté les émissions des soins de santé associés aux maladies provenant de l’élevage (comme la grippe porcine de 2009) ou liées à la consommation de viande (problèmes cardiaques ou autres), y compris les GES de la construction d’hôpitaux supplémentaires et de la fabrication de médicaments. Ils comptent également les émissions dues à l’emballage de la viande, à sa réfrigération et à son transport alors que ce sont des émissions en bonne partie incompressibles : même si on remplace toute la viande par des aliments végétaux, ceux-ci devront quand même être emballés, conservés au froid et transportés.

Notons enfin que personne d’autre ayant tenté de calculer la part de l’élevage dans les émissions de GES de l’humanité n’est arrivé à de pareils résultats, ni même ne s’en est approché.  Le bras agricole de l’ONU, la FAO, place la barre à 14,5 % — un chiffre par ailleurs jugé trop élevé par certaines sources. Le World Resources Institute estime pour sa part que l’agriculture au grand complet compte pour 12% de nos émissions. Et en 2019, le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC) a évalué à 8 milliards de tonnes de CO2 les émissions qu’on couperait si toute l’humanité abandonnait tous les produits animaux, ce qui représente 22 % de nos 37 milliards de tonnes d’émissions totales.

VERDICT

Extrêmement exagéré. Il est clair que la production de viande est plus polluante que celles des fruits, légumes et céréales, mais il est impossible d’arriver au chiffre de 51 % sans torturer sérieusement les données. Comme bien d’autres «documentaires» disponibles sur Netflix (malheureusement), Cowspiracy et What the Health tiennent davantage de la plaidoirie idéologique que de l’effort de documentation à proprement parler.