Un article publié cette semaine sur le site de MétéoMédia avançait «qu’une personne doit manger le double de viande, trois fois plus de fruits et de quatre à cinq fois plus de légumes pour obtenir les mêmes valeurs nutritives», selon des «recherches, qui remontent jusqu’en 1940».

Vérification faite: nos aliments moins nourrissants?

L’AFFIRMATION: Kim Leclerc, d’Ottawa, se demande si un article publié cette semaine sur le site de MétéoMédia est aussi «douteux» qu’il lui semble. L’article en question est titré : «Les nutriments des aliments sont en déclin de 10 à... 100 %!», et il allègue que des «recherches, qui remontent jusqu’en 1940, suggèrent [...] qu’une personne doit manger le double de viande, trois fois plus de fruits et de quatre à cinq fois plus de légumes pour obtenir les mêmes valeurs nutritives».

LES FAITS

Remontons d’abord aux sources, ça en dira déjà assez long sur le sujet. Le texte de Météo Média est en fait un résumé en français d’un billet de blogue très alarmiste («Le brocoli meurt, le maïs est toxique») publié la semaine dernière par la revue grand public Scientific American. Ce billet avance essentiellement que la valeur nutritive de nos aliments est en chute libre, que c’est la faute des pesticides qui tueraient le microbiote des sols et qu’il faut convertir toute notre agriculture au bio pour inverser la tendance.

Or les sources citées par SciAm, de son petit nom, ne sont pas particulièrement convaincantes. Les deux principales sont une «étude» (non publiée dans la littérature scientifique) de l’organisme Planetary Health/Amberwaves et un autre billet de blogue, paru celui-là sur le site Eco Farming Daily. Ce dernier n’est clairement pas une source scientifique, tandis que l’homme derrière Planetary Health et auteur de l’«étude», Alex Jack, est un ex-journaliste et militant anti-OGM de longue date qui multiplie depuis des années les affirmations douteuses, comme des «conseils» pour se protéger contre le virus Ebola simplement par l’alimentation — bio, il va sans dire, et il s’adonne que son site ebolaanddiet.com réfère justement à une «organisation sœur» qui vend en plein ce genre d’aliments, pensez si ça adonne bien…

Quand on consulte la (vraie) littérature scientifique, le portrait qui se dégage est beaucoup, beaucoup plus nuancé. Il existe bel et bien des études sérieuses qui ont conclu à une baisse de la qualité de nos aliments. Par exemple, en 1999, le British Food Journal a publié un article (souvent cité par ceux qui prédisent une catastrophe alimentaire) concluant qu’entre les années 1930 et 1980, les légumes avaient perdu entre 6 % (pour le phosphore) et 80 % (pour le cuivre) de leurs nutriments, et les fruits entre 0 % (calcium) et 36 % (cuivre). Le hic, c’est que l’étude ne tirait aucune conclusion ferme, mais se terminait plutôt une série de questions pour des recherches futures, dont la première (et ça ne s’invente pas) était : «Est-ce que ces données sont fiables?»

D’autres exercices du même genre ont été entrepris par la suite. Certains ont conclu qu’il n’y avait pas de tendance à la baisse, mais d’autres que oui, bien que jamais dans des proportions catastrophiques (j’y reviens). En 2009, la publication savante HortScience a publié une revue systématique de ces travaux, qui a constaté une baisse significative de 5 à 40 % pour certains nutriments, mais seulement la moitié de ceux testés.

Bref, on est très loin des 50 à 80 % (et plus) généralisés dont parlent SciAm et MétéoMédia à sa suite.

En outre, certains chercheurs ne sont toujours pas d’accord pour dire qu’il y a là un «problème», faisant valoir que les données historiques ne sont pas fiables, que l’on compare des cultivars différents et que la variabilité naturelle des nutriments est bien plus grande que les baisses alléguées, atteignant jusqu’à 1500 %, voire plus. Mais il reste qu’il y a tout de même une «base» factuelle et scientifique pour dire qu’il y a bel et bien eu une certaine baisse de la valeur nutritive de nos aliments au cours des dernières décennies. Cependant, il y a deux choses à faire ressortir, ici, pour avoir un portrait complet.

La première, c’est qu’aucune de ces publications savantes ne montre du doigt un appauvrissement généralisé des sols ou l’usage des pesticides (ceux-ci ont leurs défauts, mais c’est une autre question). La cause la plus souvent mentionnée, et de loin, est plutôt un «effet de dilution» : en agriculture, plus le rendement à l’hectare est grand, et plus la récolte a tendance à être pauvre en nutriments, en moyenne. Grosso modo, cela arrive parce qu’il y a des limites aux quantités de minéraux et autres nutriments que les plantes sont capables de mettre dans leurs fruits ou leurs grains, si bien que quand on leur fournit tout (eau, engrais, etc.) ce qui leur faut pour croître rapidement, elles produisent plus, mais les nutriments s’en trouvent un peu «dilués». S’ajoute à cela une «dilution génétique» par laquelle on choisit depuis des décennies des cultivars pour leur productivité, leur capacité à soutenir de longs entreposages ou le transport dans des boîtes, etc., ce qui peut aussi se faire au détriment des qualités nutritives.

La seconde chose à souligner, c’est qu’en bout de ligne, rien de tout cela ne signifie que nous sommes moins bien nourris qu’avant. Le Département américain de l’agriculture a publié en 2007 une étude sur les qualités nutritives des aliments disponibles et leur évolution entre 1909 et 2004. Le document conclut essentiellement qu’à peu près tous les nutriments étudiés sont plus disponibles qu’avant pour les consommateurs, entre autres parce que certains aliments sont maintenant enrichis et aussi parce que nous avons des fruits et légumes frais à l’année. Ainsi, les cultivars plus productifs et/ou mieux entreposables sont peut-être moins nourrissants que d’autres cultivars que l’on consommait, à l’époque, juste après la récolte aux champs, mais ils permettent une meilleure alimentation dans l’ensemble.

LE VERDICT

Très exagéré. Les sources citées par MétéoMédia ne sont pas fiables. Quand on en consulte de meilleures, on constate que la baisse des qualités nutritives de nos aliments depuis 50 ans est loin d’être aussi grande que ce qui est allégué — et pourrait même être inexistante, si l’on tient compte de facteurs comme les changements de cultivars. Dans tous les cas, cela ne signifie nullement que l’offre alimentaire dans son ensemble est plus pauvre qu’avant.