Vérification faite: les tueries sont-elles contagieuses?

«Plus on publicise les attentats, plus ils se répètent. […] Ça [les vidéos de tueries] nourrit leur fantasme [aux tueurs de masse potentiels]», a indiqué récemment en cour la psychiatre Cécile Rousseau. Celle-ci témoignait à titre de témoin-expert au procès d’Alexandre Bissonnette. La Couronne l’avait fait venir à la barre parce qu’elle s’opposait à la demande d’un groupe de médias, dont Le Soleil faisait partie, qui voulaient diffuser certaines images du drame captées par des caméras de surveillance. Le juge a tranché mercredi matin : ces images ne pourront pas être diffusées. Mais voyons tout de même ce qu’il en est.

LES FAITS

Plusieurs études ont analysé les dates où surviennent les tueries comme celle qui a été perpétrée à la mosquée de Québec le 29 janvier 2017, afin de voir s’il y avait un «effet de contagion» : est-ce que, un peu comme c’est le cas pour le suicide, il survient plus de tueries dans les semaines suivant un mass shooting très médiatisé?

Certaines de ces études concluent que oui, il y a un effet d’entraînement. Par exemple, un article paru dans PLoS One en 2015 a fouillé trois bases de données incluant toutes les tueries de masse (minimum de 3 ou 4 victimes, selon le cas) survenues aux États-Unis de 2006 à 2013 et a conclu que le risque d’une nouvelle tuerie augmente d’environ 30 % dans les 13 jours suivant un massacre.

Cependant, il existe d’autres études qui concluent à l’absence de «contagion» — du moins à court terme. Ces massacres, selon elles, sont distribués plus ou moins aléatoirement dans le temps. Et de la même manière qu’en tirant longtemps à pile ou face, on finit immanquablement par obtenir des séries de 6 ou 7 piles consécutifs, le hasard fait en sorte que certaines tueries sont groupées dans le temps. Or dans ce cas, il peut être difficile de distinguer un effet de contagion du simple hasard, et certains chercheurs croient qu’on a confondu les deux.

Ainsi, dans un article paru l’an dernier dans Suicide and Life Threatening Behavior, le criminologue de l’Université de l’Alabama Adam Lankford a utilisé les mêmes données sur les tueries de 2006 à 2013 (232 au total), puis il a généré aléatoirement 500 jeux de 232 dates générés afin d’avoir un point de comparaison. Et il a trouvé que la distribution des tueries est très proche de ce qu’on obtient au hasard : tant le nombre moyen de jours entre deux tueries (12,55 c. 12,52) que la proportion des massacres survenant dans les 14 jours suivant une autre tuerie (68 % c. 70 %) étaient pratiquement identiques. En outre, il n’a pas trouvé plus de signe de contagion dans les deux semaines suivant une tuerie en ne retenant (grâce à Google Trends) que les attaques qui ont eu le plus de visibilité.


La tuerie de l’école secondaire de Columbine, survenue en 1999, «a inspiré au moins 21 autres attaques et 53 projets avortés de massacres aux États-Unis au cours des 15 années qui ont suivi, en plus d’avoir été citée par des gens qui ont perpétré des massacres dans des écoles en Argentine, au Canada, en Finlande et en Allemagne», souligne le criminologue Adam Lankford dans un article paru dans Suicide and Life Threatening Behavior.

Cependant, et c’est un point très important, «il faut souligner qu’il demeure entièrement possible qu’une contagion à plus long terme soit un danger réel pour la société, écrit M. Lankford dans son article. L’exemple le plus extrême est celui de la tuerie de l’école secondaire de Columbine [survenue en 1999, quand deux étudiants ont tué 13 personnes et en ont blessé 21 autres avant de se suicider, NDRL], qui a inspiré au moins 21 autres attaques et 53 projets avortés de massacres aux États-Unis au cours des 15 années qui ont suivi, en plus d’avoir été citée par des gens qui ont perpétré des massacres dans des écoles en Argentine, au Canada, en Finlande et en Allemagne». Cela concorde bien avec le profil narcissique qu’une forte proportion de ces tueurs ont, qui les fait chercher l’attention médiatique et une forme de gloire, fut-elle négative.

À cet égard, le fait de diffuser les vidéos d’Alexandre Bissonnette ne serait sans doute pas la «pire» forme d’attention médiatique, mais elle contribuerait certainement à l’effet de contagion, nous a écrit M. Lankford lors d’un échange de courriels.

«Je crois que la chose la plus dangereuse à faire est de transformer de facto ces tueurs en célébrités, en diffusant largement leurs noms et leurs visages dans les médias. En d’autres termes : publier la vidéo sans identifier le tueur serait probablement moins pire que d’identifier le tueur sans diffuser la vidéo. Parce que ce que les tueurs potentiels veulent copier : ils adulent les tueurs célèbres plus qu’ils ne copient leurs méthodes.

«Mais oui, poursuit-il, diffuser ces images présentent un risque aussi. Juste pour donner un exemple concret, on sait que le tueur de l’Umpqua Community College en octobre 2015 [NDLR : 9 morts, plus le tireur, et 8 blessés] avait vu et beaucoup apprécié les images de la tuerie de Roanoke [deux journalistes abattus en direct à la télé, plus un blessé et le suicide du tireur, NDLR], en août 2015. Il avait écrit en ligne : «Si quiconque en a la chance, allez sur YouTube et regarder le tirer ces gens. La vidéo est courte, mais quand même bonne».»

LE VERDICT

Vrai. La contagion n’agit peut-être pas à court terme, et peut-être même que le pire est déjà fait de ce point de vue, puisque le nom et le visage d’Alexandre Bissonnette ont été abondamment diffusés depuis un an. Mais dans la mesure où toute publicité additionnelle renforce sa «célébrité», tout indique que la diffusion de cette vidéo aurait pu contribuer à la «contagion».

Sources :

- Sherry Towers et al., «Contagion in Mass Killings and School Shootings», PLoS One, 2015, goo.gl/zzbKuF

- Adam Lankford et Sara Tomek, «Mass Killings in the United States from 2006 to 2013: Social Contagion or Random Clusters?», Suicide and Life-Threatening Behavior, 2017, goo.gl/HVUYJp