L’interprétation du mot covering dans un rapport de l’OMS alimente les théories du complot par rapport à la COVID-19.
L’interprétation du mot covering dans un rapport de l’OMS alimente les théories du complot par rapport à la COVID-19.

Vérification faite: la «preuve» que la COVID-19 était «planifiée»?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’affirmation: «J’ai vu passer une publication qui suggère que l’Organisation mondiale de la santé [OMS] doit faire deux exercices de gestion de crise sanitaire à l’échelle planétaire d’ici septembre 2020. La publication suggère que la COVID-19 est le deuxième de ces exercices. Le passage en question est celui-ci : “The United Nations (including WHO) conducts at least two system-wide training and simulation exercises, including one for covering the deliberate release of a lethal respiratory pathogen.” Je demeure perplexe parce que cela impliquerait qu’un rapport de l’OMS, disponible et accessible à tous, dirait noir sur blanc qu’un de ces exercices consisterait à créer volontairement et secrètement une crise sanitaire. Mais d’un autre côté, je n’arrive pas à comprendre ce passage autrement», demande Michèle Tessier-Baillargeon, de Boischatel.

LES FAITS

Il est vrai que cette citation circule abondamment dans les milieux conspirationnistes et sur nombre de pages anti-vaccin depuis plusieurs semaines. Toujours avec la même interprétation : la pandémie était planifiée, même l’OMS l’a admis. Mais dans les faits, ce n’est pas (du tout) le sens qu’il faut donner à cette phrase. Voyons pourquoi.

La citation, disons-le, est textuellement fidèle. Il s’agit d’un passage que l’on trouve en page 10 du rapport annuel 2019 du Conseil mondial de suivi de préparation, une branche de l’OMS dont la tâche est d’évaluer le niveau de préparation du monde en vue d’une urgence sanitaire. Or si la phrase existe bel et bien, il serait bien étonnant, comme le soupçonne Mme ­Tessier-Baillargeon, qu’un tel complot soit aussi publiquement et candidement admis dans un rapport annuel téléchargeable par quiconque possède une connexion Internet.

La clé de cette méprise réside dans le fait que le verbe anglais to cover (couvrir) peut prendre plusieurs sens. Le site du dictionnaire Merriam-Webster en recense pas moins d’une quinzaine. Cependant, il y a plusieurs éléments dans tout cela qui interdisent d’interpréter la citation comme l’ont fait les conspirationnistes :

  • la phrase elle-même ne parle pas vraiment de créer une crise de toutes pièces, mais bien de faire des simulations de crise et des exercices.
  • ce thème revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans le reste du document, qui insiste sur l’importance de ces simulations pour se préparer — tant pour l’OMS que pour les gouvernements nationaux.
  • si le sens à retenir avait été «cacher» ou «dissimuler un acte malicieux», alors on aurait dû lire covering UP et non simplement covering.

Non, «en fait le sens [de cette phrase] est essentiellement qu’il s’agit d’exercices [des simulations] qui couvrent [qui touchent, qui ont trait à...] la libération délibérée d’un agent pathogène respiratoire mortel, comme, par exemple, on en a vu dans le métro de Tokyo il y a 10 ou 20 ans», m’a confirmé Charles Leblanc, professeur de traduction à l’Université d’Ottawa.

Même son de cloche du côté de sa collègue Elizabeth Marshman, qui enseigne elle aussi la traduction à l’UdeO : «Je trouve le choix de cover dans cette phrase pas tout à fait idéal, c’est vrai, mais je ne serais pas du tout portée à l’interpréter comme cover up. […] La polyvalence du verbe to cover ouvre la porte peut-être à une certaine confusion (c’est le cas de beaucoup des verbes les plus couramment utilisés, après tout). Si on avait prévu une analyse aussi fine, on aurait peut-être choisi une option moins ambiguë. Mais par-dessus tout, dans le contexte de la phrase et du document, je trouve le sens désiré assez clair.»

Bref, le verbe cover est ici utilisé dans le même sens que lorsqu’un professeur parle de la «matière à couvrir» dans un cours — voir ici et ici pour des exemples réels où ce verbe est utilisé dans ce sens précis en anglais.

Le sens est un peu plus clair dans la version française du rapport : «Les Nations Unies (y compris l’OMS) organisent au moins deux exercices de formation et de simulation à l’échelle du système, dont un couvrant la dissémination délibérée d’un agent pathogène respiratoire mortel.»

VERDICT

Complètement faux. Le fait que le verbe to cover puisse prendre plusieurs sens différents en anglais a pu nourrir une certaine confusion, mais ce passage d’un rapport de l’OMS n’a pas du tout le sens que de nombreux sites conspirationnistes ou anti-vaccin lui ont donné. Il parle de simulations qui vont «couvrir» la dissémination délibérée d’un pathogène au sens de «survoler la matière», «avoir trait à». Pas au sens de «cacher».

DES INFOS À VÉRIFIER?

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