Vérification faite: combien est payé un chauffeur d’Uber?

L'affirmation: «Quand vous regardez les études très sérieuses qui ont été faites par le MIT, par exemple, sur la rémunération chez Uber, [le chauffeur moyen] va faire autour de 4 $ de l’heure sans aucun filet social», a indiqué le patron de Téo Taxi Alexandre Taillefer à l’émission montréalaise «Puisqu’il faut se lever», mercredi matin. La déclaration a aussitôt fait bondir le porte-parole d’Uber au Canada, Jean-Christophe de Le Rue, qui a tweeté : «FAUX. Le chercheur a admis l’inexactitude de l’étude. [Une analyse interne d’Uber] montre que le revenu médian varie [entre 19 et 21 $US de l’heure].»

LES FAITS

Il semble que chacun des deux intervenants ne présente qu’une partie de la réalité, ici. 

Le prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT) a bel et bien publié une «version préliminaire» (working paper) d’une étude sur la rémunération des salaires des chauffeurs d’Uber et d’une application concurrente, Lyft. Basé sur un sondage de 1100 conducteurs, sa conclusion était effectivement que leur salaire horaire médian (ce qui signifie que la moitié gagne plus, l’autre moitié gagne moins) tournait autour de 3,40 $/h en argent américain. Cela équivaut grosso modo à 4 $/h en devise canadienne, ce qui est nettement en dessous du salaire minimum. Si l’on s’en tient à cela, donc, M. Taillefer a raison.

Le patron de Téo Taxi, Alexandre Taillefer, affirme que le salaire d’un chauffeur moyen d’Uber fait environ 4 $ de l’heure, tandis que le porte-parole de l’entreprise avance une rémunération entre 19 et 21 $US de l’heure.

Cependant, le patron de Téo Taxi a omis ou ignorait que l’auteur de l’étude, l’économiste Stephen Zoepf, a par la suite publié une sorte d’erratum, à la suite de critiques et de conversation avec l’économiste en chef d’Uber, Jonathan Hall. «Les critiques spécifiques de M. Hall [au sujet de la manière dont certaines questions du sondage avaient pu être interprétées] sont valides», a admis M. Zoepf. Si l’on ne s’en tient qu’à cela, c’est plutôt le porte-parole d’Uber qui a raison.

Toutefois, ce dernier laisse lui aussi un fait ou deux hors du portrait. Le premier, c’est que ses chiffres de «19 à 21 $/h» ne comptent des dépenses encourues par les chauffeurs, comme l’essence, la quote-part prise par Uber, les assurances et la dépréciation du véhicule, notamment. D’après une étude commandée par Uber, ces dépenses varieraient entre 3 et 6 $/h généralement, mais il est difficile de savoir exactement ce qui est entré dans ce calcul.

La deuxième chose à savoir à propos de la version d’Uber, c’est que le chercheur du MIT a refait ses calculs en tenant compte des critiques de l’entreprise. Au lieu de 3,40 $/h, il arrive plutôt maintenant à des salaires de 8,50 à 10 $/h, soit entre 11 et 13 $/h, en argent canadien — ce qui est à cheval sur le salaire minimum au Québec, de 12 $/h depuis le 1er mai.

Notons que de nombreux témoignages de chauffeurs d’Uber recueillis par des médias d’un peu partout dans le monde accréditent l’idée qu’une fois toutes les dépenses déduites, il leur reste quelque chose comme le salaire minimum, voire un peu moins. En outre, en 2015, une journaliste de Philadelphie a fait l’expérience en devenant elle-même conductrice Uber pendant un mois; elle a calculé qu’en comptant tout, elle faisait un peu plus de 9,30 $/h (ou 12 $/h, si l’on convertit en argent canadien). Le Journal de Montréal a fait le même exercice en 2016 avec des résultats encore pires : 4,60 $/h.

LE VERDICT

Incomplet, tant de la part de M. Taillefer que de celle de M. de Le Rue. Dans le cas du premier, le montant de 4 $/h vient d’une étude préliminaire qui a été corrigée rapidement après sa publication en ligne. Dans le cas du second, tout indique que les «19 à 21 $/h» sont un portrait très, très rose des salaires que peuvent espérer les chauffeurs Uber.