Vérification faite: 7 millions de grippes par année au Canada?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’affirmation: «Je suis très surpris de cette citation, que j’ai lue sur le site de Québec Science: “La grippe affecte environ 7 millions de Canadiens chaque année”. J’ai fait une grippe l’an dernier et je n’ai jamais été aussi malade de toute ma vie, alors ça m’étonnerait beaucoup que 18 % de la population, ou près de 1 personne sur 5, attrapent l’influenza et se retrouvent sur le dos chaque année. Ce chiffre est-il exact et si oui, comment est-ce possible? Y a-t-il beaucoup d’influenza asymptomatiques?», demande Serge Blanchette, de Saint-Augustin-de-Desmaures.

LES FAITS

La citation est celle de Dre Angel Chu, spécialiste des maladies infectieuses de l’Université de Calgary, et elle se trouve effectivement sur le site de Québec Science. (Transparence totale : je signe une chronique dans ce magazine, mais je n’ai aucune espèce de lien avec Dre Chu.) Cependant, «il n’est pas simple de savoir combien de gens attrapent l’influenza chaque année», avertit la virologue de l’Université de Montréal Nathalie Grandvaux. D’abord, la grippe vient en plusieurs souches qui ne se transmettent pas toutes également, «alors deux études réalisées deux années différentes ne mesurent pas forcément la même chose». Le taux de vaccination, qui varier de pays en pays, et l’efficacité variable du vaccin peuvent aussi embrouiller le portrait.

Et puis, poursuit-elle, les principaux symptômes de la grippe (toux, fièvre, courbatures, etc.) recoupent en grande partie ceux d’autres virus respiratoires, avec lesquels on peut donc confondre la grippe. Or on ne peut pas tester tous ceux qui ont des «symptômes d’allure grippale», comme ils disent dans le réseau de la santé, puisqu’il y en a tout simplement trop.

Pour toutes ces raisons, certains utilisent des modèles mathématiques. Par exemple, la santé publique américaine (CDC) prend pour point de départ des données colligées dans un réseau d’hôpitaux et de cliniques «sentinelles» qui desservent environ 9 % de la population. Le CDC les intègre dans son modèle pour estimer le nombre d’hospitalisations, puis part de là pour déduire (approximativement) le nombre total d’Américains que la grippe a rendus malades.

Au final, cela donne entre 9 et 45 millions de grippes par année aux États-Unis, donc entre 3 et 14 % de la population. Notons que c’est relativement cohérent avec les chiffres de l’Union européenne, qui parle de 1 à 11 % annuellement, et avec les résultats d’une revue de littérature scientifique qui concluait en 2018, dans la revue médicale Clinical Infectious Diseases, qu’environ 8 % de la population fait une grippe annuellement.

Maintenant, tout cela reste quand même assez loin de la barre du «1 personne sur 5» que la citation de Dre Chu sous-entend. Mais ces chiffres partagent tous la même limitation : ils ne concernent que les infections symptomatiques. Or une partie des gens que l’influenza parvient à infecter ne développent tout simplement pas de symptômes, et n’ont pas été comptés dans ces travaux. Il est bien évident que si on compte toutes les infections, même celles qui ne provoquent pas de symptômes, la proportion de gens touchés par l’influenza va grimper.

C’est plus facile à dire qu’à faire, remarquez, puisque les chercheurs ne s’entendent pas sur la proportion d’asymptomatiques parmi ceux qui attrapent l’influenza — certains travaux parlent de seulement 15 %, mais d’autres vont jusqu’à 75 %! Mais il y a quand même des études qui ont fait l’exercice, comme cet article paru en 2017 dans l’International Journal of Epidemiology et dont les auteurs ont suivi des «cohortes» de quelques centaines de personnes pendant cinq ans en Angleterre. En conjuguant toutes les manières de détecter si une personne a été infectée au cours d’une année — soit non seulement les symptômes, mais aussi des tests de laboratoire pour déceler la présence du virus lui-même, des anticorps ou une «mémoire» immunitaire —, «nous avons trouvé qu’en moyenne, l’influenza infecte 18 % des personnes non vaccinées à chaque hiver», écrivent les chercheurs. Une grande partie d’entre elles (les trois quarts, dans cette étude-là) demeuraient sans symptômes parce qu’elles avaient déjà été exposées à d’autres souches de grippe suffisamment proches de ce qu’elles avaient attrapé pour avoir une immunité partielle : pas assez pour ne pas être infectées, mais assez pour empêcher le virus de les rendre malades.

Et à 18 %, c’est pile-poil le taux d’infection que représenteraient 7 millions de grippés au Canada (encore que cela n’inclut pas les personnes vaccinées). Notons que Mme Grandvaux qualifie ce résultat de «réaliste pour une moyenne générale, mais il faut vraiment compter tout le monde, y compris les asymptomatiques». Il peut y avoir des années où c’est un peu (voire beaucoup) moins, et d’autres où c’est davantage, mais «ça pourrait avoir du sens», dit la chercheuse.

VERDICT

Plus réaliste qu’il n’y paraît. Il y a plusieurs manières différentes de mesurer le pourcentage de gens infectés par l’influenza chaque année. Mais certaines études tout à fait valables qui incluent les asymptomatiques dans leurs calculs arrivent à des proportions compatibles avec l’idée que autour de 7 millions de Canadiens pourraient attraper le virus de la grippe par année.

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