Selon les données du ministère de la Santé, environ 8% de la clientèle ambulatoire des urgences est réorientée à l’heure actuelle.
Selon les données du ministère de la Santé, environ 8% de la clientèle ambulatoire des urgences est réorientée à l’heure actuelle.

Urgences sous pression: le ministère de la Santé s’explique

Débordements dans les urgences. Saturation des cliniques et des supercliniques. Cet hiver encore, le réseau de la santé peine à répondre à la demande. Le Soleil s’est entretenu jeudi avec la directrice nationale des urgences, la Dre Élyse Berger-Pelletier, afin de mieux comprendre la situation et de connaître les solutions du ministère de la Santé pour diminuer la pression sur les établissements. Compte rendu.

C’est connu, trop de patients se présentent dans les urgences alors que leur condition médicale ne le nécessite pas. Il y a plusieurs mois, le ministère de la Santé a donné la directive aux hôpitaux de se doter d’un protocole de réorientation des cas mineurs vers des cliniques ou des supercliniques. Cette directive a été «renforcée» avant la saison hivernale, précise la Dre Élyse Berger-Pelletier. 

«On a des champions de la réorientation. Je pense notamment à l’Hôpital de la Cité-de-la-santé [à Laval] ou à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, qui réoriente plus de 30 patients par jour en moyenne. Mais il y a d’autres établissements qui sont plus difficiles à structurer présentement», explique-t-elle. 

Ces établissements peuvent notamment faire face à des enjeux géographiques, indique la médecin. «Il se peut qu’un patient qui se présente à une urgence x ne soit pas intéressé à se déplacer à la clinique la plus proche si cette clinique est à 15 kilomètres. Il y a un enjeu de refus de la part des patients, donc, mais il y a aussi l’enjeu de certaines cliniques qui ne voient pas nécessairement la plus-value d’avoir de la clientèle réorientée», expose la Dre Berger-Pelletier. 

Si la quasi-totalité des supercliniques adhère aux mesures de réorientation des patients ambulatoires des urgences, il n’en va pas de même pour les groupes de médecine familiale (GMF) traditionnels (qui n’ont pas de mission réseau ou superclinique). «Il faut savoir que les GMF et les GMF-R n’ont pas d’obligation de prendre des patients réorientés de l’urgence, mais ils ont tout intérêt à le faire, surtout si le patient qui se présente à l’urgence a un médecin de famille dans un GMF», souligne l’urgentologue. 

Est-ce que le ministère pourrait obliger les cliniques et les supercliniques à prendre de la clientèle réorientée par les urgences? «Je pense que les médecins de famille et les patients auraient tout intérêt à ce que ça arrive. On est en train de regarder ça. C’est sur la planche à dessin depuis quelques mois déjà. Mais il y a certains enjeux. Vous seriez surprise du nombre de patients qui se présentent à l’urgence qui n’ont aucune idée de qui est leur médecin de famille et où il travaille», illustre l’urgentologue.

Si du travail reste à faire auprès de la population et des cliniques, de plus en plus de patients ambulatoires des urgences sont réorientés, note la Dre Berger-Pelletier. «On est actuellement à 8 % de la clientèle ambulatoire des urgences qui est réorientée. Notre objectif est 10 %», précise-t-elle. 

Des cliniques saturées

Questionnée à propos des nombreux témoignages, notamment sur les réseaux sociaux, de patients qui disent avoir tenté en vain de consulter dans une clinique ou dans une superclinique avant de se rabattre sur l’urgence, la Dre Berger-Pelletier s’est montrée bien au fait de cette problématique. 

«On n’est pas sourd ni aveugle, on entend et voit les mêmes commentaires que vous. J’ai fait six quarts de travail à l’urgence dans le temps du Jour de l’An, et j’ai été frappée de plein fouet par cet achalandage augmenté et par la présence de patients qui nous disaient avoir essayé de consulter dans des cliniques, mais qui, malheureusement, n’avaient pas réussi.»

Avant Noël, la plupart des cliniques d’hiver — il y a en a près d’une soixantaine au Québec, la liste est sur le site du ministère de la Santé — avaient des plages de consultations disponibles, observe la Dre Berger-Pelletier. 

«Mais il y a eu une tempête parfaite. Autour du 26 décembre, il y a eu une augmentation de l’influenza A et B en même temps. [...] Puis il y a eu la gastro, qui est particulièrement intense cette année. J’ai d’ailleurs vu plus de cas de gastro que de cas d’influenza. Avec ça, il y a eu de la glace [et des chutes], ce qui fait que la demande a augmenté d’à peu près 300 % en 48 heures. C’est sûr qu’avec un réseau qui est déjà à pleine capacité, on n’a pas réussi à répondre à cette demande-là en 48 heures», dit l’urgentologue.

Il n’empêche, les 20 000 heures de clinique d’hiver supplémentaires offertes cette année ne «répondent vraisemblablement pas à 100 % de la demande», convient la Dre Berger-Pelletier. 

«Probablement que l’hiver prochain, on va être encore meilleur sur d’autres initiatives, d’autres façons de travailler pour améliorer l’offre de services. On a des ententes avec les médecins de famille qui sont renégociées année après année. L’objectif, c’est de répondre aux besoins de la population. Si les heures de cliniques d’hiver n’étaient pas suffisantes cette année, il y en aura plus l’an prochain», assure la médecin.

Pour l’instant, ajoute-t-elle, «on demande à tous nos médecins de famille, aux GMF et aux GMF-R s’ils peuvent offrir des heures de plus».

Une population à éduquer

Par contre, note la Dre Berger-Pelletier, on retrouve dans les cliniques, les supercliniques et les urgences un «fort taux de clientèle» qui n’a pas besoin de voir un médecin. Selon elle, environ 40 % des patients qui consultent n’en auraient pas besoin. 

«Il y a vraiment beaucoup, beaucoup de patients à qui j’ai répondu [à l’urgence pendant les Fêtes] : écoutez, c’est un virus, malheureusement, la médecine moderne ne peut pas faire grand-chose pour vous, il faut attendre que ça passe. Donc il y a de l’éducation populationnelle à faire aussi», croit la Dre Berger-Pelletier, rappelant que ministère de la Santé fait la promotion d’outils d’aide à la décision, notamment sur les réseaux sociaux et sur son site Internet. 

On peut aussi consulter le pharmacien ou appeler au 811 pour savoir comment se réhydrater pendant une gastro, par exemple, ajoute-t-elle. «J’ai vu beaucoup de parents dépourvus pendant le temps des Fêtes, et je n’ai pas installé beaucoup de solutés. Dans la plupart des cas, ce n’était pas de la déshydratation sévère», souligne l’urgentologue. 

«Nous, ce qu’on craint comme clinicien, c’est que dans une salle d’attente bondée se cache un patient gravement malade qui va attendre longtemps inutilement», expose la Dre Berger-Pelletier, qui rappelle que l’échelle canadienne de triage n’est «pas parfaite» et qu’un patient coté P4, par exemple, peut finalement devoir être vu rapidement. 

Taux d’occupation des civières

À propos des taux d’occupation des civières, jugés «très élevés» encore jeudi dans 11 régions du Québec, la Dre Élyse Berger-Pelletier souligne que la ministre de la Santé, Danielle McCann, a annoncé en novembre le financement de 800 places supplémentaires d’hébergement. Elle rappelle que plusieurs lits dans les hôpitaux sont occupés par des patients qui ne sont pas en mesure de retourner dans leur milieu de vie après un épisode de soins et qui attendent une place en CHSLD.

«Ces 800 places-là ne sont pas toutes ouvertes [un peu moins de la moitié le sont]. On fait un suivi avec les établissements, qui essaient de les ouvrir le plus rapidement possible. Tout ça va aider à libérer les lits», dit la Dre Berger-Pelletier. 

Du financement a aussi été accordé à plusieurs hôpitaux cet automne pour qu’ils ouvrent des lits dans des unités de débordement, mentionne par ailleurs la directrice nationale des urgences. «Il y a eu des choses de faites. On comprend que ça ne répond pas à 100 % des besoins, mais quand on compare à l’an dernier ou à il y a deux ans, il y a eu beaucoup de chemin de fait», assure-t-elle. 

Des solutions à plus long terme

Selon la Dre Élyse Berger-Pelletier, une autre partie de la solution se trouve à plus long terme dans les projets de nouveaux hôpitaux, notamment à Vaudreuil-Soulanges. «Il y a aussi l’Hôpital Pierre-Boucher [à Longueuil], où on va augmenter le nombre de lits d’hospitalisation. Ce sont des régions qui sont très critiques présentement.»

Le ministère de la Santé dit aussi se tourner vers des méthodes «alternatives». «Plutôt que ce soient les personnes âgées qui vivent en résidence privée qui viennent à l’hôpital, pourquoi ce ne serait pas l’hôpital qui irait dans la résidence privée pour mettre des solutés quand il y a une explosion de gastro, par exemple? On a beaucoup de projets comme ça pour éviter que les gens aillent à l’urgence», dit la Dre Berger-Pelletier.

Oui, le ministère a encore des devoirs à faire pour diminuer la pression sur les urgences, mais ce n’est pas seulement à lui à travailler, croit l’urgentologue. La population aussi doit faire son bout de chemin en s’informant avant de consulter, insiste-t-elle.