En 37 ans à la tête du Comité d'accueil aux réfugiés de la paroisse Saint-Yves, jamais Claire et Gilles Jolicoeur n'ont vécu de «mauvaise expérience».

Une vie consacrée aux réfugiés

Quelque 500 immigrants installés au Québec depuis la fin des années 70 doivent une fière chandelle à Claire et Gilles Jolicoeur qui, à la tête du Comité d'accueil aux réfugiés de la paroisse Saint-Yves, ont facilité leur venue au pays. De cette vie consacrée à l'aide humanitaire, les deux octogénaires disent en avoir retiré des leçons qui vont à contre-courant d'un certain discours xénophobe.
«Quelle leçon de courage ces gens-là nous donnent pour être passés à travers tout ce qu'ils ont vécu», lance M. Jolicoeur sous l'approbation de sa femme, dans leur tranquille appartement du complexe Gibraltar. «Il y en a qui sont ici depuis quelques jours seulement et qui trouvent une job dans un restaurant, à laver la vaisselle et peler des légumes.»
À 86 ans, le couple aurait pu jouir depuis longtemps d'une retraite en vase clos, mais c'était sans compter sa volonté inébranlable de poursuivre cette oeuvre caritative, en collaboration avec les quelque 600 bénévoles du comité. Encore l'an dernier, 16 familles d'immigrants se sont installées dans la capitale grâce à l'organisme.
«Il n'y a pas juste nous, il y a aussi le comité qui ne serait pas ce qu'il est sans le travail de ces gens-là. Ils font mieux qu'on faisait autrefois», insiste humblement M. Jolicoeur, qui a passé sa carrière au gouvernement à titre d'ingénieur. 
En plus d'épauler son mari dans la direction du comité, qui a assuré la présidence à venir jusqu'à cette semaine, Mme Jolicoeur a élevé six enfants, tout ça en gardant «les deux grands-mères à la maison».
Les grosses tablées n'ont donc jamais effrayé les Jolicoeur. «Un soir de Noël, on devait être une bonne quarantaine, dont plusieurs personnes de la communauté cambodgienne. Si je me rappelle bien, tu avais fait du ragoût de boulettes...» lance en riant M. Jolicoeur à sa grande complice.
Faussetés
Les débuts de leur implication remontent à 1979, avec les boat people, ces réfugiés de la mer partis du Viêtnam, du Cambodge et du Laos pour fuir la misère de leur pays. L'appel du curé de la paroisse de Saint-Yves (maintenant Notre-Dame-de-Foy) pour leur venir en aide ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. M. Jolicoeur, alors marguillier, décide de former un comité. Un plan de parrainage privé est mis en branle. Tout le monde se familiarise avec les innombrables formulaires à remplir pour faire venir un réfugié. L'attente peut durer cinq ans, voire davantage.
Au fil des années et des conflits mondiaux, la provenance des immigrants a changé. Pologne, Bosnie, Rwanda et, depuis quelques années, Afghanistan et Syrie. «Il en coûte entre 15 000 $ et 20 000 $ par famille, explique M. Jolicoeur. Des collectes ont lieu dans les églises. La famille des réfugiés est aussi appelée à cotiser.»
M. Jolicoeur déplore «les faussetés» répandues sur la supposée vie de luxe que vivraient les réfugiés au crochet de l'État. «Les immigrants qui arrivent par un parrainage privé ont seulement droit aux allocations familiales et à l'assurance maladie. Ceux qui suivent un cours de francisation ont droit à 115 $ par semaine. Pour tout le reste, il faut les soutenir financièrement. C'est un contrat qu'on a avec le gouvernement.»
Jamais, en 37 ans, les Jolicoeur et les membres du comité n'ont vécu de «mauvaise expérience». Les nouveaux arrivants débarquent avec un ardent désir de vivre en paix et d'assurer un avenir meilleur à leur progéniture, lance l'octogénaire. «Ils veulent tellement s'intégrer et travailler le plus rapidement possible. Un gars de 20 ans, après six mois, parle couramment le français et aussi bien que n'importe quel Québécois.»
Le couple a conservé avec bonheur des liens avec beaucoup de réfugiés qu'il a aidés à s'établir chez nous. M. Jolicoeur évalue à environ 40 % le nombre de ceux qui ont choisi de rester dans la capitale. La fille du premier couple cambodgien parrainé, les Nem, qui avait quatre ans à l'époque, est allée aux Hautes études commerciales et est maintenant avocate à Montréal pour Financière Banque Nationale. Son frère, né à Québec, a été baptisé Yves, en l'honneur de la paroisse qui a accueilli sa famille.
«Ils étudient, ils travaillent fort. Ils ont tellement connu la misère qu'il n'y a rien qui leur fait peur», témoigne Mme Jolicoeur.
Le couple est attristé, on le devine, par la montée des discours xénophobes, ici et ailleurs. «C'est malheureux tout ce qui se dit, ça me choque», avoue M. Jolicoeur, déplorant les courriels dénigrant les étrangers que reçoit parfois le comité. «Ce sont tous des gens calmes, pas agressifs, extrêmement vaillants, qui veulent oublier le passé et les drames qu'ils ont vécus. Ils sont un plus pour le Québec.»