Une semaine de sciences!

Toute la semaine, des milliers de scientifiques ont convergé vers l’Université du Québec à Chicoutimi, où s’est tenu le 86e congrès annuel de l’ACFAS, l’Association francophone pour le savoir. Chaque jour, Le Soleil vous a résumé les travaux d’un de ces chercheurs, mais comme il y a eu beaucoup plus qu’une découverte intéressante présentée à cet événement, nous vous en proposons quelques-unes de plus, colligées ici et là pendant la semaine.

DES TRÉSORS AUX POUBELLES?

«On ne sait même pas ce qu’on jette! Il y a moins de 5 % des organismes qui vivent au Québec, que ce soit dans le fleuve, dans la forêt ou dans la toundra, dont la composition moléculaire a été assez bien étudiée!»

Professeur de chimie à l’Université Laval, Normand Voyer est convaincu que bien des industries du Québec jettent de véritables trésors chimiques aux vidanges sans même le savoir. On a souvent tendance, dit-il, à exploiter nos ressources dans le but de les exporter à peu près telles quelles, sans grande transformation — vieux réflexe d’une économie de ressources naturelles, sans doute. Mais pour peu que l’on se débarrasse de cet atavisme, on trouvera des produits à très haute valeur ajoutée dans nos piles de déchets industriels, assure-t-il.

«Prends l’entreprise Bio Forextra, à Lévis, illustre-t-il. Dans les scieries, les arbres sont écorcés avant d’être transformés en planches, et les écorces sont souvent tout simplement brûlées. Mais l’écorce, c’est plein de molécules intéressantes! Alors Bio Forextra va extraire des substances qui ont de la valeur, souvent des polyphénols qu’on peut intégrer dans une foule de produits, comme les cosmétiques. Et c’est seulement ensuite que les écorces sont envoyées pour être brulées. Mais la plupart des scieries ne font pas ça : Bio Forextra, c’est une toute petite compagnie.»

Et le même principe vaut dans bien d’autres secteurs de l’économie. Par exemple, lors d’un colloque sur la chimie des produits naturels que M. Voyer présidait, la chercheuse en nutrition Lucie Beaulieu, de l’Université Laval, a présenté des résultats prometteurs au sujet de composés antimicrobiens qui se trouvent dans le maquereau. Non seulement ces substances tuent-elles les germes, mais les analyses de Mme Beaulieu suggèrent qu’elles sont aussi digestibles, ce qui ouvre la porte à des applications comme agents de conservation des aliments.

«Le maquereau, on le pêche, on va chercher la viande et c’est à peu près tout ce qu’on fait avec, à l’heure actuelle, dit M. Voyer. Ça laisse des résidus qui sont riches en protéines, en glucides complexes et bien d’autres molécules, mais on ne va pas les chercher parce qu’on ne sait pas comment. Mais ça ne veut pas dire que c’est impossible. Le Québec serait très bien positionné pour tirer profit de tout ça. On a les ressources, on a la force de recherche, on a tous les outils pour sonder ces résidus-là pour trouver les molécules à haute valeur ajoutée.»

S’agit de finir par s’y mettre…

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QUAND L'OZONE REVIENT SUR TERRE...

L’ozone est un gaz bien pratique dans la haute atmosphère, où il bloque une grande partie des rayons ultraviolets. Mais dans la basse atmosphère, sur le «plancher des vaches», c’est un polluant associé aux épisodes de smog qui peut irriter les yeux et les voies respiratoires. Alors, si on vous dit qu’il y en a de plus en plus dans l’air au Québec, ce doit logiquement être un signe que les industries et le parc automobile polluent de plus en plus, non?

En fait, ce n’est pas exactement ce qu’a trouvé Jean-Philippe Gilbert, étudiant à la maîtrise en géographie à l’Université Laval sous la direction de Nathalie Barrette. En analysant les données quotidiennes sur la qualité de l’air mesurées par le ministère de l’Environnement, M. Gilbert a bien trouvé que la concentration d’ozone dans l’air a nettement augmenté, passant d’environ 14 parties par milliard (ppb) en 1980 à 25 ppb en 2015. Notons qu’il a également observé une baisse légère des particules fines (PM2.5) de poussière, d’environ 9 à 7 microgrammes par mètre cube (µg/m3), ce qui est bon signe.

Mais lorsqu’il a examiné la provenance de l’air d’une journée à l’autre, l’histoire a pris une drôle de tournure. Les journées où il y avait le moins d’ozone dans l’air (en dessous de 21 ppb), les masses d’air provenaient généralement du sud du Québec et des Grands Lacs, soit les endroits les plus habités et où les industries sont concentrées. Et les journées où il y avait le plus d’ozone (au-dessus de 30 ppb), l’air provenait plutôt du Grand Nord, région qui n’est pas exactement connue pour ses nombreuses usines, disons.

Comment est-ce possible? M. Gilbert explique que le réchauffement planétaire, en plus de faire monter les températures, change aussi progressivement la circulation atmosphérique, et qu’il augmente les échanges entre la haute et la basse atmosphères à certaines latitudes. Il y aurait ainsi plus d’air qui descend des hautes altitudes sur le Grand Nord du Québec, et comme la stratosphère est un endroit où de l’ozone est continuellement produit à cause du bombardement ultraviolet intense à cette altitude, cela enrichit la basse altitude en ozone.

Il est à cet égard assez parlant que le pattern est l’inverse pour les PM2.5 : selon les calculs de trajectoires de M. Gilbert, les journées où il y en a le moins (sous 2,7 µg/m3), l’air vient du nord, et les journées où il y en a le plus (au-delà de 4,7 µg/m3), l’air vient du sud, signe que cette forme de pollution est bien d’origine humaine.

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DANS LA TÊTE DES PRODIGES MUSICAUX

Les génies de la musique, ces gens qui ont un don rare et précoce pour les instruments, sont-ils des génies tout court? C’est une hypothèse qui court depuis quelques années en neuroscience, mais ce n’est pas ce qu’a trouvé Chanel Marion-St-Onge, doctorante en psychologie à l’Université de Montréal.

Pour sa thèse, l’étudiante a recruté 11 «prodiges», soit des musiciens qui ont gagné des concours nationaux ou internationaux, ou dont le talent a été reconnu dans les médias avant l’adolescence. Elle leur a fait passer une batterie de tests pour mesurer leur quotient intellectuel (QI) et certains traits autistiques, puis a comparé les résultats avec deux autres groupes de participants qu’elle avait recrutés, soit 25 musiciens «non-prodiges» et 24 personnes qui ne jouent pas ou peu de musique.

Contrairement à certaines autres études, cependant, Mme Marion-St-Onge n’a pas trouvé de QI plus élevé chez les prodiges. C’est peut-être en partie parce que le point de comparaison que sont les «non-musiciens» étaient principalement des universitaires, qui ne sont pas représentatifs de l’ensemble de la société, mais il demeure que «j’ai trouvé un QI moyen de 115 pour les prodiges, ce qui est plus bas que les résultats d’autres travaux», dit-elle.

La doctorante n’a pas non plus mesuré de traits autistiques plus forts chez les prodiges non plus. Mais elle a trouvé qu’ils ont une plus grande mémoire de travail : dans un test de «séquences de chiffres», qui consiste à analyser une série de nombres et à déduire le prochain, ils ont obtenu de meilleurs scores que les non-musiciens.

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PLUS DE MAUVAIS RÊVES POUR LES STRESSÉS ET LES ANXIEUX

Vous trouvez que vous faites souvent des cauchemars? C’est peut-être simplement parce que vous êtes trop stressé, selon une étude présentée cette semaine au congrès de l’ACFAS.

Étudiante à la maîtrise en psychologie sous la direction du chercheur Antonio Zadra (Université de Montréal), Eugénie Samson-Daoust a recruté 175 personnes sur le Web et leur a fait passer des tests de personnalité et de stress. Ensuite, tout ce beau monde a répondu chaque matin à un questionnaire sur ses rêves de la nuit passée.

Résultat : il semble que les gens stressés font effectivement plus de cauchemars que les autres. «On se base sur l’hypothèse de la continuité des rêves, qui est très d’actualité en psychologie, explique-t-elle. Grosso modo, ça que nos rêves sont en continuité avec notre vie quotidienne. Donc, si notre vie est plus négative, nos rêves le seront aussi.»

Mme Samson-Daoust a établi le lien stress-cauchemars grâce à un «coefficient de corrélation», un outil statistique qui indique si deux variables fluctuent ensemble. Le résultat est un nombre qui se situe toujours entre -1 (ce qui indique que quand A augmente, B diminue) et +1 (les deux varient de la même manière), le zéro indiquant une absence de corrélation.

Les coefficients de Mme Samson-Daoust ne sont pas très élevés, soit entre 0,250 et 0,300, mais ils sont statistiquement significatifs, ce qui suggère que le stress joue bel et bien un rôle, bien que modeste, dans la teneur des rêves. Et, fait intéressant, elle a également trouvé un lien avec l’anxiété.

«C’est sûr que ça va jouer aussi, parce qu’on ne vit pas tous le stress de la même façon. C’est pour ça que l’anxiété est corrélée avec les mauvais rêves», dit-elle.