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Une puissante vague de dénonciations en ligne 
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Une puissante vague de dénonciations en ligne

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Une puissante vague de dénonciations en ligne

Léa Martin
Léa Martin
Le Soleil
Une vague massive de témoignages de violences à caractère sexuel déferle sur Instagram et Facebook depuis quelques jours au Québec. D’où vient le phénomène? Que cherchent les victimes? Bilan de la situation.

Amélie* est étudiante en psychologie. «Je suis au téléphone avec une victime à l’heure actuelle», nous répond-elle sur Instagram, en demandant à repousser l’entrevue. Après avoir lu plusieurs dénonciations qui provenaient d’un peu partout dans la province, elle décide de créer au début de la semaine le compte victims_voices_quebec. Sur sa plateforme, elle publie depuis mardi des dizaines d’histoires anonymes qui dénoncent des agresseurs présumés. «Je ne pensais pas que ça allait devenir aussi gros si vite. C’est vraiment une full time job», commente la jeune femme, qui est seule pour gérer tous les messages qu’elle reçoit en privé. Après un peu plus de 24 heures, elle a 4300 abonnés sur sa page et plus de 150 témoignages en attente d’être traités. «Quand les victimes m’écrivent, je prends le temps de leur parler, de leur demander si elles ont besoin d’écoute. Ce n’est pas juste un processus de publication», raconte-t-elle au Soleil. 

Des pages similaires pullulent sur Instagram et prennent de l’ampleur comme victims_voices_montreal qui a plus de 30 300 abonnés et 73 publications, ou victims_voices_canada qui a plus de 21 000 abonnés et 89 publications. Sur Facebook, une liste qui est rafraîchie toutes les 24 heures publie les noms de toutes les personnes qui font face à ces allégations de harcèlement, d’agressions sexuelles et de viol. 

L’origine de la vague 

Il est difficile de déterminer quel est le point d’origine exact de cette vague de dénonciation québécoise. On a pu notamment la constater dans des communautés comme celle des tatoueurs ou de l’improvisation avant de devenir virale. Aujourd’hui, tous les domaines sont touchés : les bars, les influenceurs, la musique, les médias, etc. Si plusieurs dénonciations sont anonymes, beaucoup d’entre elles se sont fait à visage découvert, sous la forme de textes ou de vidéos en publication Facebook, Instagram ou en story. 

Une des premières publications qui a inspiré le mouvement est celle de Sabrina Comeau (antiyyou sur Instagram) il y a une semaine. De nouvelles allégations contre Jay St-Louis et Gab Roy, tous les deux vlogueurs très populaires au Québec il y a une dizaine d’années, ont aussi fait beaucoup de bruit. 

Rappelons également les dénonciations d’inconduites sexuelles qui ont frappé le monde du jeu vidéo à la fin du mois de juin. Celles-ci pointaient du doigt, entre autres, d’anciens employés et des employés actuels de studio comme Insomniac, Techland, Paradox Interactive et Gato Studio ainsi que l’éditeur Ubisoft. 

Les excuses de Maripier Morin face aux allégations de Safia Nolin ont amorcé une véritable tempête médiatique. Mardi soir, la chanteuse dénonçait des propos racistes, du harcèlement sexuel et une agression physique de la part de Maripier Morin lors d’une soirée de mai 2018 dans un bar montréalais. L’animatrice lui aurait fait des avances non sollicitées avant de lui mordre violemment une cuisse. 

D’autres personnalités publiques comme l’auteur-compositeur-interprète Bernard Adamus ou le bassiste du groupe Simple Plan, David Desrosiers, font face à des allégations.

Un désir de justice

Dans certains cas, ces accusations laisseront place à des poursuites criminelles, mais ce n’est pas toujours le cas, rapporte Amélie. «De ce que je vois, les victimes veulent que les agresseurs avouent leurs actes, prennent leurs responsabilités et s’excusent», explique-t-elle.

Selon la professeur titulaire à l’Université Laval et avocate Louise Langevin, ce phénomène résulte d’un manque de confiance vis-à-vis du système de justice. «En matière d’agression sexuelle, les femmes ont été considérées par le système de justice comme des menteuses [au courant de l’histoire]», indique-t-elle. Aujourd’hui, elle souligne que les institutions veulent changer, mais que les délais et les façons de faire ne sont pas encore adaptés à ce type de crime. 

«Je n’ai jamais vu une prise de position individuelle de jeunes femmes aussi fortes depuis le début de ma carrière», indique-t-elle en soulignant l’innovation d’une telle forme «d’empowerment». Par contre, elle tient à prévenir ces jeunes femmes que de telles prises de position peuvent leur nuire si elles décident d’intenter une poursuite. «Je leur conseille de réfléchir à ce qu’elles vont écrire, parce que si elles se contredisent dans leur version devant le juge, ça pourrait se retourner contre elles», ajoute-t-elle. 

Pour sa part, Amélie pense qu’il était temps qu’une telle vague se produise. «Ma priorité numéro un est les victimes. Je suis vraiment fière d’elles et si ça leur fait du bien, je pense que c’est le principal. Si ça s’est embrasé aussi rapidement, c’est parce qu’on en avait besoin». 

* Le nom a été modifié pour préserver l’anonymat de la source

Agressions sexuelles: la condamnation passe par la justice, disent les avocats

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Agressions sexuelles: la condamnation passe par la justice, disent les avocats

Patricia Rainville
Patricia Rainville
Le Quotidien
« Le processus judiciaire est le seul qui mène à une condamnation. » Ce message, il est martelé autant du côté du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) que de celui de la défense. Mais qu’est-ce qui attend les victimes d’agressions sexuelles qui décident de passer les portes d’un poste de police pour déposer une plainte ?

La raison pour laquelle des dizaines de femmes, et aussi des hommes, décident de dénoncer leur présumé agresseur via les médias sociaux est bien souvent la même. Le système de justice est trop lourd, trop difficile à affronter et trop long.

Pourtant, chaque jour, dans les salles de cour québécoises, des dossiers d’agressions sexuelles sont plaidés. Et maintenant, des procureurs de la Couronne sont exclusivement, ou presque, attitrés aux dossiers d’agressions sexuelles, ce qui assure une expertise, une stabilité et un meilleur soutien aux victimes.

Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, par exemple, Me Nicole Ouellet est responsable des cas d’abus sexuels, que ce soit sur les enfants ou sur les adultes. De constater que c’est la même avocate qui mène ces dossiers devant le juge joue un rôle positif sur les victimes, puisqu’elles se sentent davantage comprises et soutenues.

Évidemment, Me Nicole Ouellet déclare qu’il est important de porter plainte officiellement. « Je pense que je ne le répéterai jamais assez. Bien sûr qu’il est important de dénoncer. Les victimes sont soutenues, informées et dirigées, au besoin, vers les ressources appropriées afin de faciliter le plus possible leur passage dans le processus judiciaire. La priorité est d’apporter soutien aux victimes d’actes sexuels et tous les efforts seront déployés en ce sens », promet Me Ouellet.

Il suffit de passer quelques journées dans les palais de justice pour constater qu’en effet, chaque victime est accompagnée en tout temps par une intervenante.

Lorsqu’une personne décide de dénoncer son agresseur, elle doit en premier lieu passer par le poste de police. Une première étape souvent douloureuse pour la victime, puisqu’elle sera questionnée en long et en large.

La preuve nécessaire doit être réunie. Selon le Code criminel, tout accusé a droit à une défense pleine et entière et il est innocent jusqu’à preuve du contraire.

Le dossier est ensuite remis au DPCP. C’est un procureur qui doit l’examiner, afin de décider si des accusations peuvent être portées ou non.

Le DPCP portera des accusations s’il estime pouvoir faire la preuve que l’accusé est coupable, puisque le fardeau repose sur les épaules de la Couronne.

S’enchaîne ensuite le processus judiciaire. Dans un cas d’accusation de nature sexuelle, l’identité de la plaignante ou du plaignant est presque automatiquement protégée, en vertu de l’article 486.4 du Code criminel. En effet, lorsqu’une victime demande une ordonnance de non-publication, elle est rarement refusée, assure Me Nicole Ouellet.

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Témoignage devant le juge

Une autre étape douloureuse pour les victimes est bien sûr celle où elles devront témoigner devant le juge et ensuite être contre-interrogées par la défense. Certains contre-interrogatoires peuvent durer des heures, voire plus d’une journée, mais les témoins seront préparés, soutenus et encadrés. Des suspensions seront vite accordées par un magistrat lorsque la situation sera trop difficile. Un paravent peut également être installé entre la victime et l’accusé, afin qu’elle se sente plus à l’aise. Encore une fois, cette demande est rarement refusée par le tribunal.

Une fois son témoignage et son contre-interrogatoire derrière elle, une victime n’est pas obligée d’assister à la suite des procédures, bien qu’elle puisse le faire si elle le désire.

Évidemment, tout ce processus peut durer des mois, voire quelques années, entre le dépôt de la plainte et la condamnation.

« Le processus judiciaire est le seul à mener à des condamnations. La répression du crime passe par la poursuite criminelle puisqu’il s’agit du seul moyen de garantir la sécurité non seulement des victimes, mais également des autres victimes potentielles, et d’empêcher la récidive, par exemple en raison de la peine imposée, du casier judiciaire, ou de l’inscription au Registre national des délinquants sexuels », explique Me Nicole Ouellet.

La procureure, qui se montre particulièrement à l’écoute des victimes, répète que le DPCP fait tout en son pouvoir pour alléger le processus pour les plaignants.

Le DPCP a d’ailleurs mis en place une ligne téléphonique destinée à renseigner les personnes victimes de violences sexuelles qui envisagent de déposer une plainte auprès des policiers. Cette ligne est confidentielle et un expert répondra à toutes les questions que se pose une victime, notamment sur tout le processus judiciaire.

Pour toute question, composez le 1 877 547-DPCP (3727).

Saviez-vous que ?

›Tout contact physique volontaire, de nature sexuelle ou qui porte atteinte à l’intégrité sexuelle, posé sans le consentement de la personne, constitue une agression sexuelle. Que ce soit un toucher ou une relation complète, le dossier sera traité de la même façon.

›Les cas de violence sexuelle sont imprescriptibles. Que le crime ait été commis hier ou il y a 40 ans, une personne peut porter une plainte d’agression sexuelle.

›L’article 486.4 du Code criminel permet aux victimes de conserver l’anonymat. Un média, par exemple, ne pourra divulguer aucune information permettant d’identifier la victime.

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LES VICTIMES S'EXPOSENT À UN LIBELLE DIFFAMATOIRE

Dénoncer une agression sexuelle via les médias sociaux peut avoir de graves conséquences, autant sur la victime que sur le présumé agresseur. Non seulement il n’y aura jamais de condamnation, mais la victime s’expose à une poursuite en diffamation. 

Selon le criminaliste Me Charles Cantin, la majorité des gens ont encore une mauvaise perception du système de justice. « Plusieurs pensent que les plaignants sont laissés à eux-mêmes, ce qui est faux. Remettre le dossier entre les mains d’un enquêteur, c’est s’assurer que le travail sera fait selon les règles de l’art. Une personne qui décide de dénoncer son agresseur sur Instagram, non seulement elle s’expose au tribunal populaire, mais aussi à un libelle diffamatoire. Au bout du compte, ça peut avoir des conséquences graves », explique Me Cantin, qui pratique le droit criminel depuis une trentaine d’années. 

Livrer un témoignage sur sa page Facebook ou dans une story Instagram sur un événement traumatisant vécu n’a rien d’illégal. Le problème, c’est lorsqu’on met un nom sur une accusation. Et si cette même victime décide, un an ou 20 ans plus tard, de porter plainte officiellement, ces allégations peuvent refaire surface et miner sa crédibilité en cour. Même si ces accusations ont été diffusées via une story, qui ne dure que 24 heures, la technologie étant ce qu’elle, cela n’assure pas qu’elles disparaîtront totalement de la circulation. On n’a qu’à penser aux captures d’écran. 

« De plus, toutes les personnes qui ont commenté les publications peuvent, elles aussi, faire l’objet d’une poursuite en diffamation. Si je dis qu’un tel m’a agressé et que 15 personnes commentent ensuite, il peut y avoir 16 plaintes au bout de la ligne », ajoute Me Cantin. 

Notons qu’une poursuite en diffamation peut être intentée, que les allégations soient vraies ou fausses.   

« Le tribunal populaire peut donner une satisfaction immédiatement, mais il n’y aura jamais de condamnation et la justice ne sera jamais véritablement faite. Vraiment, je conseille aux gens de mettre ça entre les mains des enquêteurs », ajoute le criminaliste.  

Le Progrès a tenté de discuter avec des femmes qui ont dénoncé leur agresseur via Instagram au cours de la dernière semaine, mais elles ont préféré ne pas s’adresser aux médias. Patricia Rainville, Le Progrès

Le criminaliste Me Charles Cantin estime que les conséquences d’une dénonciation via les médias sociaux peuvent avoir des conséquences autant sur la victime que sur le présumé agresseur.