Quand Dorian est passé sur les Îles, il a élevé les eaux, mais quand la dépression est sortie du Golfe pour aller dans l’Atlantique, c’est dans ce secteur que l’«aspiration» s’est déplacée. Cela a alors empêché l’eau de la marée d’entrer dans le Golfe, d’où la marée en partie «annulée».

Une marée «annulée» par l’ouragan Dorian

En plus d’avoir causé des dégâts matériels importants aux Îles-de-la-Madeleine, l’ouragan Dorian a eu une autre conséquence pour le moins étonnante : il semble avoir «annulé» une marée, pour ainsi dire. Cet effet fut largement passé sous silence, mais il a été mesuré dans tout le Saint-Laurent jusqu’à Québec.

«Ça fait 29 ans que je fais le traversier entre Trois-Pistoles et l’île aux Basques, et je n’ai jamais vu ça. L’eau ne montait juste pas», témoigne le gardien de l’île aux Basques, Jean-Pierre Rioux. Comme d’autres capitaines du coin, celui-ci a besoin de la marée haute pour quitter la marina de Trois-Pistoles. Normalement, les marées sont faciles à prévoir puisqu’elles sont régies par la gravité de la Lune et du Soleil. Mais le dimanche 8 septembre, la marée prévue n’est tout simplement jamais arrivée. Et quand M. Rioux s’est présenté avec deux touristes à embarquer, en fin de matinée, son bateau gîtait encore sur le fond marin au lieu de flotter.

«Alors je me suis dit qu’on allait se donner encore 45 minutes, parce que la marée était encore montante. Mais entre-temps, je vois arriver le traversier Trois-Pistoles–Les Escoumins [… qui finalement] n’a jamais pu approcher à moins de 30 mètres du quai et il a dû retourner aux Escoumins», indique M. Rioux.

Effet spectaculaire

Chercheur scientifique en prévision océanique à Pêches et Océans Canada, Denis Lefaivre confirme que Dorian a empêché la marée de monter aussi haut que prévu cette journée-là. Il y a bel et bien eu une marée haute qui a été enregistrée et mesurée, remarquez, mais son amplitude fut nettement moindre que ce qui était attendu — et comme la marée prévue cette journée-là était déjà la plus faible du mois, l’effet total fut spectaculaire. À Cap-aux-Meules, la marée «haute» fut 40 cm moins haute que prévu. À Rimouski, la différence fut de 52 cm. Et comme l’effet de marée est en quelque sorte «concentré» et amplifié par la forme conique du Saint-Laurent, on a mesuré un écart de 1,15 mètre à Québec, dit M. Lefaivre.

«C’est principalement la très basse pression atmosphérique de Dorian et son passage rapide dans le Golfe qui sont en cause. On était à 960 millibars […] ce qui est la plus forte dépression qu’on a connue depuis une cinquantaine d’années, je dirais», dit-il. La pression normale est à 1013 millibars.

Quand la pression est très basse à un endroit cela crée une sorte d’aspiration à la surface de l’eau qui en fait monter le niveau, explique M. Lefaivre. Or cette eau doit bien venir de quelque part, si bien qu’autour de la basse pression, son niveau baisse.

Ainsi, quand Dorian est passé sur les Îles, il a élevé les eaux, mais quand la dépression est sortie du Golfe pour aller dans l’Atlantique, c’est dans ce secteur que l’«aspiration» s’est déplacée. Cela a alors empêché l’eau de la marée d’entrer dans le Golfe — d’où la marée en partie «annulée».

Dans d’autres secteurs, c’est plutôt l’inverse qui s’est produit : c’est la marée basse qui a été «annulée». Ainsi, note l’océanographe de l’Université du Québec à Rimouski Daniel Bourgault, les mesures du Service hydrographique du Canada ont montré une marée haute beaucoup plus haute que prévu à Rivière-au-Renard (au «bout» de la Gaspésie) lors du passage de Dorian, par environ 40 cm. Mais la marée basse qui devait théoriquement suivre n’a finalement baissé que jusqu’à un niveau comparable à… celui de la marée haute suivante.

On peut penser que Rivière-au-Renard était compris dans le secteur où Dorian faisait monter l’eau — la pointe gaspésienne n’est pas si loin des Îles, après tout. Il est également possible, ajoute M. Bourgault, que les vents extrêmement forts qui soufflaient alors ont pu pousser de l’eau vers Rivière-au-Renard, amplifiant ainsi l’effet de la dépression jusqu’à «sauter» la marée basse.