Une journée dans la rue: les «deux bords» de la rue Saint-Joseph

François Bourque
François Bourque
Le Soleil
Le «bon bord» de la rue Saint-Joseph et le «mauvais bord», le côté sombre de la force.
Ce ne sont pas les mots que j'aurais choisis. Ce sont ceux que j'ai entendus. Je n'aime pas amplifier ou caricaturer les différences, même s'il faut bien reconnaître qu'elles existent.
Et qu'elles vont continuer d'exister pour que Saint-Roch reste le quartier de mixité qu'il est devenu, ce qui en fait à la fois l'intérêt et le charme.
La rue Saint-Joseph est l'illustration parfaite de cette mixité. Une intersection où des mondes différents se rencontrent, se divisent et, parfois, s'affrontent. Une ligne de partage des eaux du quartier.
Sur le versant nord, des rues résidentielles peu touchées par l'agitation des dernières années; le parvis de l'église, lieu de convergence des solitudes et des fins de mois difficiles; les clichés et les préjugés de ce qui est toujours le quartier «chaud» de la prostitution de rue et du petit trafic.
Certains soirs, il y a encore «tellement de 4 X 4 qu'on se croirait sur un chantier de construction», décrit Jean Pearson, le président du conseil de quartier.
C'est là, sur le versant nord de Saint-Joseph, qui s'étire vers la rivière, que logent encore les cafés rencontre et la majorité des 133 organismes communautaires du quartier, ce qui n'est pas du hasard.
Pas du hasard non plus si les universités et les institutions publiques, les Benjo, Boudoir, Yuzu, Versa, Hugo Boss, Ubisoft, Beenox, ont toutes choisi le versant sud de Saint-Joseph.
La disponibilité de terrains et d'immeubles y est pour beaucoup, mais maintenant que le trend est donné, il sera difficile de le briser.
Le versant sud de Saint-Joseph correspond au Nouvo Saint-Roch, le quartier jeune, branché et plus à l'aise autour duquel Québec veut définir sa nouvelle image de marque.
Entre le Nord et le Sud, une cohabitation plutôt harmonieuse, malgré les contrastes, les méfiances et les accrochages épisodiques.
L'an dernier, par exemple, lors­que des pastilles bleues et vertes ont été insérées sur les trottoirs pour baliser un nouveau circuit touristique piétonnier.
Pourquoi des pastilles seulement sur le trottoir du bon bord de la rue Saint-Joseph, côté sud? se sont inquiété des citoyens.
Jean Pearson a dû prendre le temps d'expliquer, de désamorcer les perceptions.
Rien à voir avec les riches et les pauvres, a-t-il plaidé. Il fallait bien planter les pastilles quelque part. Ce fut au sud, c'est tout.
M. Pearson se souvient du jour où il est monté à l'hôtel de ville avec un sac brun sur la tête pour dire l'écoeurement et la peur des citoyens du quartier.
C'était hier, au milieu des années 90, l'époque de la fin de la guerre des motards et de la prostitution agressive. L'époque où le Mail centre-ville était devenu un «ghetto», une «zone sinistrée».
Beaucoup de choses ont changé. La mixité a remplacé le ghetto.
Signe des temps, il est devenu plus difficile de trouver un logement dans Saint-Roch. Il faut maintenant «des contacts».
L'enlèvement du toit du Mail, qu'avaient craint des groupes communautaires, est maintenant perçu comme «un plus, c'est assez unanime».
En contrepartie, un lieu d'accueil, le Rendez-vous centre-ville, a été aménagé dans le sous-sol de l'église Saint-Roch. Un endroit qui n'est «ni menaçant ni menacé», estime M. Pearson.
Le cas de Point de repères, qui logeait aussi au sous-sol de l'église, est différent.
L'organisme distribue des seringues propres aux toxicos, qui cherchent ensuite un lieu d'injection où ils abandonnent leurs seringues.
Un «problème de localisation de l'entrée», évalue M. Pearson.
La porte faisait face à des commerces chics, à quelques pas d'une boutique de jouets de la rue Saint-Joseph. «C'était assez particulier.»
Le débat a mis en relief les inquiétudes de commerçants et les réactions de groupes communautaires plaidant la tolérance.
Mais «il y a aussi des citoyens qui se plaignent des seringues et du vagabondage», constate le président du conseil de quartier.
La relocalisation de Point de repères a d'ailleurs soulevé des inquiétudes chez les nouveaux voisins, rapporte M. Pearson.
Mais comme l'activité sera moins visible, elle risque de provoquer moins de remous.
Ce dont ne se plaindra pas l'apôtre de la mixité qui n'aime pas beaucoup que son quartier fasse l'actualité sur des débats de cohabitation.
Épinglés sur le mur près du comptoir à café, ces mots tirés du poème Desiderata de Max Ehrmann : «Tu es un fils de l'univers».
Les pauvres diables qui hantent le sous-sol de l'église Saint-Roch sont certainement heureux qu'on le leur rappelle. Des fils de l'univers. Qu'est-ce qu'ils en ont à foutre?
Moi, j'aurais affiché aussi la suite du poème. Enfin, les quelques mots qui suivent et qui parlent davantage. Qui donnent tout son sens à ce rendez-vous underground du centre-ville. Des mots qu'on pourrait traduire comme suit :
«Tu es un fils de l'univers comme les arbres et les étoiles.
Tu as le droit d'être ici.
Et même si cela t'échap­pe, l'univers poursuit son évolution».
Comme si le poème avait voulu décrire avant l'heure le dilemme de Saint-Roch : d'un côté, le droit des plus fragiles d'être ici; de l'autre, un univers en pleine évolution.