Bryan Demers-Thibeault
Bryan Demers-Thibeault

Un vrai roman noir et une fin sombre... pour la police et la Couronne

Isabelle Mathieu
Isabelle Mathieu
Le Soleil
Une mystérieuse disparition. Une rançon d’un million de dollars. Un colis piégé à la poudre bleue. Des agents d’infiltration déguisés en détenus. L’enquête sur le meurtre de Stéphane Cormier avait tout du roman noir. Avec un chapitre final sombre pour la police et la Couronne.

La Cour d’appel a confirmé vendredi l’acquittement prononcé par un jury en 2017 de Bryan Demers-Thibeault, 35 ans, un homme au lourd passé criminel. 

La juge Manon Lavoie de la Cour supérieure a pu commettre une erreur dans ses directives, en reprenant une thèse erronée de la défense, écrivent les trois juges de la Cour d’appel, mais cette erreur ne justifie pas à elle seule l’ordonnance d’un nouveau procès. L’acquittement par un jury ne doit jamais être annulé à la légère, enseigne la Cour suprême.

On ne saura jamais précisément ce qui a mené les 12 jurés, au terme d’un procès de trois semaines, à libérer Demers-Thibeault de l’accusation de meurtre au premier degré. «Libéré» étant un grand mot dans son cas puisque l’homme purge déjà depuis 2016 une peine de prison à perpétuité pour le meurtre de son co-chambreur dans Limoilou.

Le corps de Stéphane Cormier n’a encore jamais été retrouvé. 

Au printemps 2011, Cormier, âgé de 42 ans, vit dans un logement de Drummondville et touche des prestations d’aide sociale. Comme il est toxicomane, son père a décidé d’encaisser les chèques et de lui transférer l’argent. Stéphane Cormier souffre d’une maladie chronique qui l’oblige à prendre des médicaments chaque semaine.

Le 1er avril, Stéphane appelle sa mère en lui disant qu’il part pour Québec, mais refuse de dire pourquoi. Les parents n’auront plus jamais de contact avec leur fils.

Rançon de 23 000$  ... à 1 M$

Le 6 avril 2011, le père reçoit une lettre manuscrite de quatre pages. Le contenu de la missive n’est pas des plus limpide, note poliment le juge Jacques J. Lévesque, qui fait le résumé des faits pour ses collègues de la Cour d’appel. 

La lettre réclame au père une somme de 23 000 $ pour rembourser la drogue et l’argent liquide volé par Cormier. Le paiement doit se faire d’ici trois jours en coupures de 20 $, placées dans une boîte en carton, elle-même déposée dans le four chez Stéphane Cormier. Lorsque le paiement est prêt, le père doit coller un papier de couleur voyante dans une fenêtre.

Le lendemain, le père se rend au logement de son fils. Il trouve une note l’avisant qu’il n’a plus que 48 heures pour faire le paiement sinon son garçon en souffrira. Le père signale aussitôt la disparition de son fils. 

Les enquêteurs de la Sûreté du Québec se mettent à l’ouvrage. Le 12 avril 2011, ils vont porter au logement de Stéphane Cormier une lettre, signée du père, réclamant davantage de temps. 

Une semaine plus tard, une caméra et des capteurs sont installés au logement du disparu pour signaler tout mouvement aux policiers.

Les policiers glissent dans le four une boîte truquée, qui contient une puce GPS et une poudre bleue marquant la peau.

Le 24 avril, un individu au visage bien caché entre par une porte arrière et prend possession de la boîte. Il réussit toutefois à fuir avant l’arrivée des policiers.

Le 2 mai 2011, le père reçoit une seconde lettre : la rançon est maintenant d’un million de $. Ni la famille ni la police ne doit se mêler de la transaction, précise l’auteur de la lettre, sinon «personne ne revoit Stéphane». Et plus de paquet piégé, ajoute-t-il.

Les enquêteurs rencontrent Bryan Demers-Thibeault une première fois le 10 mai. À la fois arrogant et évasif, il dit bien connaître Stéphane Cormier, mais ignore où il est. 

Après avoir obtenu les résultats de l’expertise en calligraphie, les enquêteurs arrêtent Demers-Thibeault pour extorsion, enlèvement et séquestration. Il admet être l’auteur des lettres et confirme que Cormier a participé à la rédaction de la première missive. Il nie avoir tué son ami.

Les techniciens en scène de crime examinent l’appartement de Demers-Thibeault avec une lampe Polilight, à la recherche de traces de sang. Ils en trouvent, sur un couteau à lame rétractable, mais la quantité d’ADN est insuffisante pour établir un profil génétique.

Chez Stéphane Cormier aussi, la police trouve des traces de sang. Le père signale toutefois que son fils s’est blessé récemment avec un couteau pour couper les tapis.

Bryan Demers-Thibeault plaide rapidement coupable aux accusations liées à l’enlèvement. Il est condamné à 21 mois de prison.

Il restera dans la mire des enquêteurs.

Infiltration dans le fourgon

En octobre 2014, une opération d’infiltration est organisée avec deux agents qui se font passer pour des codétenus. 

Durant un trajet de neuf heures entre la prison d’Orsainville et celle de New Carlisle, Demers-Thibeault, raconte notamment l’histoire de cet ami qui a revendu en cachette sa batterie valant 800 $. Demers-Thibeault dit «l’avoir attaché sur une chaise, l’avoir séquestré pendant une semaine et s’être défoulé dessus pendant une semaine».

Un mois plus tard, un autre agent d’infiltration recueille en cellule des confidences, moins incriminantes, de Demers-Thibeault. 

Un an plus tôt, en entrevue avec l’intervenante d’une maison de transition, Bryan Demers-Thibeault aurait glissé, avec un petit sourire, qu’il avait été condamné à trois ans de prison pour extorsion, mais qu’il «aurait dû faire bien plus que ça».

Pour intimider un vendeur de drogue à l’été 2013, Demers-Thibeault aurait aussi dit «qu’il avait commis un meurtre et qu’il était capable d’en faire un autre».

À son procès devant jury pour le meurtre de Cormier, l’accusé Demers-Thibeault affirme que l’enlèvement est lié à une dette de drogue, qu’il y avait d’autres individus impliqués et que lui n’a tué personne.

«Pures spéculations»

En l’absence de corps, la Couronne ne pouvait pas établir les circonstances du meurtre. «On ne sait pas quand ni où, ni par quel acte illégal la mort de Stéphane Cormier aurait été causée, rappelle le juge Jacques J. Lévesque. Selon la preuve administrée au procès, l’appelante suppose qu’il pourrait avoir été battu à mort ou encore poignardé et que cela aurait pu survenir dans l’appartement de Stéphane Cormier ou dans celui de l’intimé (Bryan Demers-Thibeault). Il s’agit là de pures spéculations qui ne peuvent permettre de croire que la poursuite a su relever le lourd fardeau qui était le sien de démontrer chacun des éléments de l’infraction reprochée à l’intimé hors de tout doute raisonnable.»