La famille de Chelssy Mercier, l'adolescente de Lévis décédée dans l'accident d'autocar dans l'État de New York le 18 juillet dernier, a fait appel au service de relations de presse offert par la Corporation des thanatologues du Québec.

Un service média offert aux familles endeuillées

Le cri du coeur des proches de Nancy Samson, l'une des victimes du drame familial de Saint-Isidore survenu en février, aura mené à une nouvelle tendance dans le milieu funéraire. À compter de mercredi, la Corporation des thanatologues du Québec offrira aux familles propulsées dans l'actualité par la mort d'un être cher des services de relation de presse pour éviter qu'elles ne soient confrontées directement aux médias.
Au lendemain du 1er février 2014, jour funeste où Martin Godin a assassiné ses deux filles, son ex-conjointe Nancy Samson et le nouvel ami de coeur de cette dernière avant de retourner l'arme contre lui, Christian Samson, frère de Nancy, a été lancé bien malgré lui dans l'univers médiatique. «Il y a des journalistes qui se sont présentés à la maison le lendemain. Des courriels ont rentré immédiatement pour des demandes d'entrevue», explique-t-il dans un entretien accordé à la Corporation des thanatologues du Québec (CTQ), dont Le Soleil a obtenu copie.
Tout au long de l'enregistrement qui sera diffusé durant le congrès de la Corporation, tenu du 8 au 10 septembre, M. Samson fait part de sa difficulté à composer avec la pression journalistique.
Dans la foulée du drame de Saint-Isidore, la famille de Nancy Samson s'était donné le mot d'ordre de ne rien dire, refusant systématiquement de parler aux représentants de la presse. «Au moins 25-30 médias différents [nous ont contacté]. [...] C'est un gros cirque qui embarque, on ne sait pas trop comment réagir. Sur le coup, tu te demandes ce qui se passe, tu te dis que ça a pas de bon sens... On pense quasiment que [les journalistes] n'ont pas de coeur», confie M. Samson. «Ils trouvaient notre cellulaire, notre numéro de téléphone à la maison...»
Personne n'a été épargné par les demandes médiatiques, relate également M. Samson dans la vidéo. «Ils n'ont pas accès à nous [la famille immédiate], ils se rabattent sur d'autres personnes de notre entourage. [...] La parenté, les cousins et cousines.» «On trouve que c'est un travail ordinaire quand c'est rendu là. Tu rajoutes un autre sentiment que t'as pas besoin de rajouter [la rage]. C'est [déjà] tellement une épreuve pénible.»
De «l'acharnement»
À un certain point, certains journalistes ont fait preuve «d'acharnement», croit Christian Samson. Redoutant le jour des funérailles et la possibilité que les médias s'y présentent, la famille de Nancy Samson a réclamé de l'aide au centre funéraire Claude-Marcoux, de Lévis, avec qui elle faisait affaire pour les obsèques.
L'idée a fait son chemin jusqu'à la Corporation, qui a mandaté l'entreprise chargée de ses relations de presse de donner un coup de main bénévolement. Un communiqué de presse a alors été publié afin de prévenir les médias qu'aucune entrevue ne serait accordée par les proches des victimes lors des cérémonies. «Le message a passé. Les journalistes ont bien compris [...] On a vraiment pas besoin de ça à ce moment-là. T'as pas les aptitudes pour dealer avec ça.»
Cette première expérience a été suffisamment concluante pour que le service soit offert dans les 150 salons funéraires membres de la CTQ à travers la province à compter de mercredi. «C'est gagnant pour tout le monde, et avant tout pour les familles», affirme Nathalie Samson - qui n'a aucun lien de parenté avec la famille éprouvée -,directrice générale de la CTQ.
Cette dernière a indiqué au Soleil que le service sera gratuit pour les clients et que les cotisations des membres n'augmenteraient pas. Dans son plus récent budget, la direction de la Corporation estime qu'un cas par mois nécessitera l'intervention du service.
Outre l'entourage de Nancy Samson, la famille de Chelssy Mercier, cette adolescente de 14 ans de Lévis décédée dans un accident d'autocar près de North Hudson le 18 juillet, dans l'État de New York, a fait appel au service de la CTQ. Les funérailles de Chelssy Mercier ont été célébrées au même endroit que Nancy Samson. Les médias y étaient «non désirés, mais tolérés», avait fait savoir la famille par voie de communiqué.
Pas nécessaire, selon la FPJQ
Pierre Craig, président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), ne croit pas qu'un intermédiaire soit nécessaire entre les familles et les médias lors de drames humains.
«Pour moi, c'est toujours le contact direct qui est le mieux», a-t-il exprimé au Soleil. «Est-ce que c'est une bonne chose que les journalistes prennent contact [avec les proches de victimes]? Oui, c'est une bonne chose, mais tout est dans la manière de le faire», a-t-il ajouté.
Selon M. Craig, qui se réfère au Guide de déontologie de la FPJQ, les journalistes «se doivent de faire leur travail avec un maximum d'humanité» dans les cas de catastrophes, de drames familiaux ou tout autre incident causant la mort, surtout lorsque les proches des victimes sont propulsés dans l'actualité.
Il juge essentiel que ces sujets, bien que délicats, soient traités par les salles de rédaction afin de susciter l'empathie et l'humanité. Mais «il faut y aller avec de grosses pincettes [...] Il ne faut pas harceler ces gens-là», a-t-il prévenu. M. Craig soulève également le fait que les journalistes, parfois redoutés, sont utiles en étant une courroie de transmission vers laquelle les familles se dirigent afin de passer un message ou éviter que leur sort tombe aux oubliettes.
«Il n'y a pas une communauté qui veut que son drame soit oublié. Il y a une volonté des gens de crier leur douleur», a-t-il dit. «Je pense que les journalistes, dans l'ensemble, font un assez bon travail [...] D'avoir un genre de relationniste, je ne crois pas que le besoin est là.»
«Conseiller» les familles devant les médias
Journaliste pendant près de 10 ans avant de se tourner vers les relations publiques, Félix Tremblay, fondateur d'ARP Médias, entreprise derrière les communications de la Corporation des thanatologues du Québec (CTQ), a toujours été «mal à l'aise» lors des drames humains.
N'appréciant pas particulièrement aller cogner à la porte des âmes en peine pour faire son travail, il a longtemps cherché une façon de «racheter du karma». La CTQ lui offre aujourd'hui cette opportunité. Il estime être très bien placé pour comprendre la réalité des deux camps. «La plus grande crainte d'un journaliste, c'est de se faire scooper», admet-il.
«Quand j'allais sur un drame, ma motivation était souvent : "Si je le fais pas et que mon concurrent l'obtient et le fait, je vais passer dans le bureau de mon employeur''.» Conscient que les journalistes veulent avoir du matériel pour travailler, son but ne sera pas «d'empêcher les familles de parler», mais bien de «les conseiller» selon leurs objectifs.
Ce n'est d'ailleurs pas M. Tremblay qui fera le premier pas pour contacter les familles. Les directeurs funéraires offriront la possibilité aux familles ou ces dernières pourront réclamer de l'aide elles-mêmes, après quoi un lien sera établi avec des professionnels de la communication.