Depuis que l’embâcle s’est formé samedi après-midi et que l’eau a monté dans leur sous-sol, Pierre Aubin et Thérèse Jobin ont vu leur rêve se volatiliser. L’acheteur qui devait prendre possession de leur maison s’est désisté.

Un projet de retraite à l'eau

Pierre Aubin et Thérèse Jobin se réjouissaient de voir enfin une pancarte «vendu» devant leur maison de l’avenue Saint-Léandre, près de la rivière Saint-Charles.

Il ne leur restait plus qu’à passer chez le notaire, puis à déménager dans un condo pour amorcer leur projet de retraite.  

«L’année avait bien commencé, raconte Mme Jobin. On apprend qu’on va être grand-parents. La maison se vend, on trouve notre condo, et là...»

Et là, le sous-sol de la maison est inondé. L’acheteur s’est retiré. «Il ne veut plus acheter», indique l’agent immobilier, Pierre Paradis.

Samedi après-midi, quand un embâcle s’est formé sur la Saint-Charles, inondant une cinquantaine de bâtiments dans le secteur Duberger-Les Saules, à Québec, M. Aubin et Mme Jobin ont vu l’eau monter sur l’avenue Saint-Léandre.

Au départ, leur maison semblait avoir été épargnée. Elle n’est pas située en bordure de la rivière, mais de l’autre côté de la rue. En soirée, l’eau a toutefois submergé leur drain agricole et elle est entrée par le sous-sol.

Lundi, la maison de Pierre Aubin et Thérèse Jobin faisait elle aussi partie de la zone sinistrée, derrière un périmètre de sécurité où on peut voir plusieurs voitures figées dans l’eau glacée. 

La Saint-Charles s’écoulait par l’avenue Saint-Léandre. «Maintenant, c’est la rivière Saint-Léandre», raille Thérèse Jobin.

Dans le sous-sol de la maison, l’eau monte à peu près à la hauteur des genoux. Le couple y avait aménagé un logement avec une entrée indépendante. Mais il n’y avait plus de locataire, puisque les propriétaires s’apprêtaient à déménager. 

M. Aubin ne croit pas être dédommagé par les assurances habitation, qui couvrent très rarement les inondations, considérées comme une catastrophe naturelle (Act of God).

«Mon agent a dit: “je vais regarder, mais ne te fais pas d’illusions”. Ça veut dire que tout ce qui nous reste à faire, c’est de payer pour réparer le sous-sol», dit-il, la voix nouée.

Pierre Aubin habite cette maison depuis 42 ans. Son père était propriétaire d’un immeuble à logements voisin et du terrain sur lequel M. Aubin a fait construire sa maison. Il a en pris très soin au fil des années et a fait plusieurs travaux.

C’est la deuxième fois que son logis est inondé à cause d’un embâcle sur la rivière Saint-Charles. Il se souvient d’avoir reçu environ 4 pieds d’eau dans son sous-sol en 1981. Il avait jeté les meubles qui s’y trouvaient, nettoyé les pièces de fond en comble et souhaité que ça ne se reproduise jamais. 

Avant de mettre sa maison à vendre, il avait obtenu un document de la Ville de Québec montrant qu’elle n’était pas située dans une zone inondable malgré sa proximité avec la Saint-Charles. 

Zone inondable

Le secteur touché par la crue de la Saint-Charles compte peu de propriétés faisant partie des zones inondables de la Ville de Québec. Il y en a cinq clairement identifiées au sud de l’avenue Saint-Léandre, et elles sont d’ailleurs envahies par l’eau et la glace actuellement.

Tout près, sur l’avenue Grandbois, seule l’extrémité d’une dizaine de terrains donnant sur la rivière est incluse dans la zone inondable, tandis que les résidences sont considérées hors d’atteinte.

Il faut remonter à 1981 pour trouver la trace d’inondations dans cette portion de la ville, à cause justement de la formation d’un embâcle. Ce qui fait dire à Marjorie Potvin, porte-parole de la Ville de Québec, qu’il s’agit d’une situation «exceptionnelle».

«La nature a décidé que je serais inondable cette année», se désole Pierre Aubin.

Pour l’instant, sa femme et lui doivent mettre une croix sur leur projet de retraite. «On avait trouvé un condo à notre goût, on l’aimait, c’était fini, on était rendu là...», dit M. Aubin. 

En même temps, ils comprennent la rétractation de l’homme qui devait acheter leur maison. S’ils étaient passés chez le notaire et que celui-ci avait dû composer avec l’inondation, «j’aurais été désolé pour lui. Je me mets à sa place... », ajoute-t-il. 

Samedi, les pompiers ont coupé l’électricité dans sa maison pour éviter un incendie. Pierre Aubin et Thérèse Jobin se chauffent pour le moment avec des génératrices.

Des voisins viennent prendre de leurs nouvelles. Lundi après-midi, c’était le cas de Jérôme Dufour, un voisin riverain. Samedi, il se trouvait au Saguenay quand la rivière a débordé. Maintenant, il ne peut plus aller chez lui à cause de l’eau qui a envahi l’avenue Saint-Léandre. Sa coloc, qui devait amorcer des cours, ne peut pas aller chercher ses livres. Ils attendent de pouvoir monter à bord d’un pneumatique de l’escouade nautique des pompiers de Québec pour aller nourrir leur chat.  

Jérôme Dufour, un voisin de Pierre Aubin et Thérèse Jobin

Ils font partie des 70 personnes évacuées à cause de l’embâcle. M. Dufour remercie le ciel que son défunt propriétaire ait fait surélever de six pieds l’immeuble à logement dans lequel il réside après l’inondation de 1981. «Il s’est dit “je me ferais pas avoir une autre fois”». 

Pierre Aubin et Thérèse Jobin, eux, ont déjà contacté un entrepreneur pour réparer les dégâts au sous-sol, mais il n’était pas disponible. M. Aubin ne se sent pas la force de faire les travaux lui-même. 

Il espère pouvoir vendre sa maison quand même. «Je vais la laisser aller à bon prix. Je n’en peux plus».  Avec Annie Morin