Abdel Kabbouch, encouragé par les messages d'amour à sa mosquée, veut faire comprendre à la communauté musulmane de Québec qu'il ne faut pas juger les habitants d'une ville sur un seul événement.

Un jeune imam bouleversé

Abdel Kabbouch a bien essayé d'aller travailler, mardi, au siège social de l'Université du Québec, dans le quartier Saint-Roch. Encore sous le choc, il a ouvert son ordinateur, mais n'a pu aller plus loin. La tragédie vécue par ses amis musulmans, leurs témoignages, les pleurs et les larmes, sa visite à l'hôpital, tout cela ne cessait de tourner en boucle.
«C'est dur, très dur...», glisse le technicien en informatique de 38 ans, rencontré à la Mosquée de la capitale où il était venu se reposer après avoir pris congé du boulot en milieu d'avant-midi. L'endroit, calme et apaisant, est un peu un second chez soi pour le jeune père de famille, car c'est ici qu'il oeuvre depuis 2008 à titre d'imam, à la prière du vendredi.
À son arrivée à l'édifice de la rue Marie-de-l'Incarnation, Abdel a eu l'agréable surprise de voir des messages de solidarité affichés sur la porte d'entrée par des inconnus. Des dessins d'enfants aussi, des fleurs, une chandelle.
«L'amour est plus fort que la haine, est-il écrit sur un grand carton rouge. Frères et soeurs musulmans, les habitants de Québec vous aiment. Vous êtes ici chez vous. Nous ne tolérerons pas l'intolérable. COURAGE.» Le jeune Elféo, 8 ans, a dessiné un coeur. «On devrais [sic] tous être responsables.»
Ces messages confortent Abdel dans sa volonté de faire comprendre à la communauté musulmane de Québec qu'il ne faut pas juger les habitants d'une ville sur un seul événement, aussi dramatique soit-il. «Quand on subit une injustice de la part de quelqu'un, on pense souvent que tout le monde est comme lui, alors que c'est faux, ce n'est pas tout le monde qui est comme ça.»
Une centaine d'appels
Dimanche soir, le jeune imam d'origine marocaine aurait pu faire partie des victimes à la Grande Mosquée. Étudiant à la maîtrise en gestion des technologies de l'information, à l'Université Laval, sa réunion d'équipe via Skype, avec quatre camarades de classe, s'est terminée plus tard que prévu, à 19h40. «Si j'avais terminé avant, je serais allé prier à Sainte-Foy, j'aurais pu être là», confie-t-il, d'une voix douce et posée, dans un petit local attenant à la salle de prière de la mosquée.
Quelques minutes plus tard, les appels sur son cellulaire affluaient, alors que la nouvelle se répandait à la vitesse d'un clic à travers le monde. Du Maroc, de New York, de Montréal, d'Ottawa, des proches inquiets voulaient avoir des nouvelles de lui ou savoir s'il en avait d'amis musulmans. «Au total, j'ai reçu plus d'une centaine d'appels, mais après quatre ou cinq, j'ai cessé de répondre...»
Au lendemain du drame, Abdel et sa femme ont eu l'éprouvante tâche d'annoncer la nouvelle à leurs deux fillettes de 4 et 8 ans, leur faire comprendre qu'un «méchant avait fait une bêtise» et que des tontons (des oncles) étaient décédés. Il y a eu des larmes, mais aussi plusieurs questions. «Pourquoi il a fait ça? a demandé l'aînée. Quand on va à la mosquée, nous, c'est pour prier...»
Puis, en cours de journée, Abdel est allé voir les victimes hospitalisées à l'Enfant-Jésus, avec sa femme et sa plus vieille. Une visite éprouvante. Deux des blessés sont toujours dans un état critique. «L'un d'eux a reçu plusieurs balles. Il était habillé en habit traditionnel [djellaba], ce qui l'a empêché de se sauver rapidement.»
Les mots pour le dire
Alors que lui-même doit chercher à surmonter l'épreuve et à rester fort pour sa famille, le jeune imam doit songer au discours (khotba) qu'il livrera lors de la traditionnelle prière du vendredi, moment de la semaine qui rassemble en grand nombre les fidèles dans les mosquées. Pour l'occasion, Abdel devrait prêcher à la mosquée de Québec, dans Limoilou, la plus ancienne de la capitale.
«Habituellement, on reçoit 200 personnes, mais vu les circonstances, on s'attend au double, surtout si la Grande Mosquée [où a eu lieu l'attaque] reste fermée. Ça va être un vendredi spécial. Il y aura des témoignages de sympathies. On va donner la parole aux gens. Il se peut aussi que des politiciens se joignent à nous. On va leur permettre de s'exprimer.»
Abdel doit s'entretenir avec son collègue, l'imam Mohamed Elhafid, qui devrait être en fonction à la Mosquée de la capitale, pour le choix des mots les plus aptes à mettre un baume sur les blessures des fidèles. Le sermon sera livré principalement en arabe, avec une partie en français à la fin.
«Vu l'ampleur de la tragédie, on va rappeler quelques valeurs musulmanes, principalement la miséricorde et la fraternité qu'il faut partager avec tous les habitants de la Terre. On veut aussi montrer aux fidèles que leurs concitoyens québécois et canadiens sont à leurs côtés, qu'ils nous soutiennent, que ce soit des amis, des voisins ou des collègues de travail.»
L'imam s'attend aussi à ce que la question de la sécurité dans les mosquées soit soulevée vendredi. «Plusieurs se demandent si on ne devrait pas mettre un gardien de sécurité à la porte, quand les gens vont à la prière. Dimanche soir, il n'y avait personne pour alerter les gens. Ils ont entendu des bruits mais ils ont cru que c'était quelqu'un qui lançait des roches dans les vitres.»
Le pardon
Si un retour en arrière était possible et qu'il pouvait parler au jeune tireur avant qu'il ne commette l'irréparable, Abdel s'adresserait à sa conscience. «J'essayerais de réveiller l'amour qu'il avait, à sa naissance, bébé, alors qu'il n'avait pas de méchanceté en lui, qu'il n'avait pas encore fréquenté quelqu'un qui avait de la haine.»
Pourra-t-il un jour lui pardonner? Abdel prend une pause de quelques secondes. «S'il se repent, avoue qu'il a eu tort et demande aux familles de lui pardonner. Si Dieu pardonne, pourquoi je ne pardonnerais pas?»