Samedi, plusieurs messages de sympathie étaient affichés au Centre culturel islamique de Québec à la veille du triste anniversaire de la tuerie à la Grande Mosquée.

Un discours islamophobe «profondément enraciné»

Le «discours islamophobe est profondément enraciné dans la politique et les affaires publiques québécoises», déplore le Conseil national des musulmans canadiens (CNMC).

À la veille du tout premier anniversaire de la tuerie qui a coûté la vie à six musulmans au Centre culturel islamique de Québec (CCIQ), le directeur exécutif du CNMC, Ishaan Gardee, n’est guère impressionné par les partis politiques québécois. 

À l’exception de Québec solidaire, toutes les formations se sont opposées à l’instauration d’une Journée de commémoration et d’action contre l’islamophobie, le 29 janvier. Le CNMC, appuyé par 70 organisations musulmanes à travers le pays, en a fait la demande officielle au gouvernement fédéral, le 5 janvier, en envoyant une lettre au bureau du premier ministre Justin Trudeau.

Si M. Gardee a rappelé d’emblée, samedi, que sa demande n’était pas adressée au Québec, mais bien à Ottawa, le débat s’est tout de même rapidement transporté dans la Belle Province. «C’est une année électorale. [Certains partis] font appel aux sentiments populistes. Ce n’est pas la première fois qu’on voit ça», a lancé M. Gardee. 

De sa propre initiative, la Coalition avenir Québec (CAQ), en tête des sondages, a pris position la première. «Il s’agit [la tuerie] du geste intolérable d’une seule personne et non pas celui d’une société entière. Les Québécois sont ouverts et accueillants, ils ne sont pas islamophobes», a indiqué la formation de François Legault, forçant des réactions des autres partis politiques. 

Au Parti québécois (PQ), on a choisi «de ne pas utiliser le terme islamophobie qui fait l’objet d’une controverse permanente», et on «préfère l’expression sentiment anti-musulman».

Les libéraux ont hésité plus longtemps avant de se prononcer. Le premier ministre Philippe Couillard a finalement tranché à la mi-janvier. «Il n’est pas question de différencier une forme de racisme parmi une autre. L’islamophobie, c’est une forme du racisme qui existe dans toutes les sociétés. […] Nous ne sommes pas pires que les autres sociétés.»

En somme, libéraux, péquistes et caquistes sont d’accord pour commémorer la mémoire des six victimes de la fusillade, mais refusent l’idée d’une journée d’action contre l’islamophobie.

«Ce n’est pas surprenant», a dit M. Gardee. «Le CNMC et la communauté musulmane de Québec, y compris les gens du CCIQ, ont tous noté comment l’islamophobie continue d’être niée au Québec. C’est décevant et c’est selon nous un indicateur à quel point le discours islamophobe est profondément enraciné dans la politique et les affaires publiques québécoises.»

Ce discours islamophobe fait selon lui surface de façon récurrente, a-t-il déploré. Il a cité en exemple les débats sur la Charte des valeurs que proposait le PQ en 2013-2014, ou encore sur le projet de loi 62 (adopté) sur la neutralité religieuse de l’État. 


« On ne demanderait pas aux Noirs de nier que ce qu’ils vivent est un racisme anti-Noir, ou à un Juif de nier que ce qu’il vit est de l’antisémitisme »
Ishaan Gardee, directeur exécutif du Conseil national des musulmans canadiens

Appeler un chat, un chat

Pour M. Gardee, il faut appeler un chat, un chat et le CNMC tient à ce qu’une journée de commémoration officielle inclut le terme islamophobie. «Nous croyons que c’est le terme approprié.»

Il serait «présomptueux», a-t-il ajouté, de définir à la place des communautés musulmanes le sentiment qui les habite. «On ne demanderait pas aux Noirs de nier que ce qu’ils vivent est un racisme anti-Noir, ou à un Juif de nier que ce qu’il vit est de l’antisémitisme. […] On ne peut pas s’éloigner du mot et des enjeux qui décrivent l’expérience de nos communautés parce que ça rend des gens inconfortables.»

Quant à l’argument de la CAQ, soulignant que les Québécois ne sont pas islamophobes, M. Gardee réplique que «personne ne suggère que l’ensemble de la province de Québec est islamophobe», mais qu’il s’agit «d’un problème documenté et en augmentation».

À Québec, par exemple, le Service de police de la Ville de Québec rapportait en décembre que le nombre de crimes visant la communauté musulmane était passé de 21 en 2016 à 42 en 2017. Et selon M. Gardee, la non dénonciation «est un gros problème». «On ne fait que gratter la surface.»

Ishaan Gardee sera présent à Québec, lundi, pour le rassemblement prévu en l’honneur des victimes. Le premier ministre Justin Trudeau, qui n’a pas encore fait suite à la demande du CNMC, sera également sur place avec la ministre Mélanie Joly, responsable du dossier. Au bureau de Mme Joly, on a indiqué dimanche qu’on est «toujours en réflexion» et que l’accent serait mis lundi «sur les commémorations».