Georges Lacroix et sa femme Thérèse ont payé une pleine page de publicité dans Le Soleil pour dénoncer le manque d'entretien sur le pont de Québec.

Un couple au secours du pont de Québec

Georges Lacroix a pris les grands moyens pour régler le sort du pont de Québec. Il s'est payé une pleine page de publicité dans Le Soleil de samedi et y a fait inscrire «Continuez à me délaisser jusqu'à ce que je tombe, BANDE DE CAVES...»
«Qu'est-ce que ça me donne?» Le retraité qui a fait carrière dans l'industrie du textile n'est pas surpris par la question. «Je me cherche pas de job», rigole-t-il.
Ce qui l'a poussé à acheter une publicité dans nos pages, c'est la peur de voir le pont tomber une nouvelle fois. «Plus jeune, j'étais pilote d'aéronaval. Les hauteurs je n'avais pas peur de ça. Tout à coup, depuis quelque temps, je commence à avoir peur de traverser le pont de Québec», relate Georges Lacroix.
«Je suis rendu que je veux pratiquement plus passer dessus. Si moi ça m'affecte, il doit bien y en avoir d'autres que ça leur fait de quoi», lance-t-il.
M. Lacroix pense à ses 55 «descendants» et «à tout le monde» qui passe chaque jour sur le pont centenaire. «Qui que ce soit, tu ne veux pas que ce pont-là tombe. J'ai fait mon humble contribution pour ne pas qu'il y ait de catastrophe. On ne peut plus attendre», ajoute-t-il.
Combattre pour le pont
De son condo du Boisé des Augustines, l'homme de 77 ans a une vue imprenable sur les ponts, mais c'est pour admirer le plus ancien des deux qu'il s'est installé sur le belvédère du chemin Saint-Louis.
Il dit ne pas vouloir «créer de combats» avec sa publicité qu'il a signée avec sa femme Thérèse. «C'est plus le temps de combattre, on peut combattre pour le pont, mais tous ensemble», estime-t-il.
M. Lacroix reconnaît avoir conçu son message pour attirer l'attention, en s'inspirant du célèbre «Vous êtes pas écoeurés de mourir bande de caves!» du poète Claude Péloquin. «Mais mon esprit n'était pas d'être fâché ou vulgaire», précise-t-il.
L'ancien homme d'affaires souhaite que les autorités concernées par l'entretien du pont mettent de côté les conflits pour penser à la sécurité des usagers.
Son déclic semble être survenu l'an dernier, lorsqu'il a appris l'effondrement d'une usine de textile au Bangladesh, qui a fait plus de 1000 morts. Il se rappelle les travaux de réfection entrepris à son usine de Saint-Georges de Beauce lorsqu'il l'a acquise dans les années 60. «J'aurais pas voulu qu'il y ait un accident. La sécurité des personnes passait avant tout.»
«Toujours plus efficace»
Une fois son parcours révélé, on comprend mieux pourquoi M. Lacroix s'inquiète du «développement accéléré», où «il faut toujours être plus efficace». «Ce qui s'en vient, d'après moi, c'est grave. Le monde n'accepte plus de ne pas être extrêmement efficace. Il faut être efficace partout. On regarde les camions aujourd'hui, ils sont rendus doubles. Les autobus font pareil. Le train a causé un émoi ici [avec la venue des silos à l'anse au Foulon]. Il va falloir qu'il passe et qu'il débouche quelque part.»
«À quel moment ils vont savoir que c'est le bon moment pour rénover le pont? Il ne faut pas qu'ils le fassent quand c'est trop tard. Souvent, ils le font quand ils sont obligés. Ils attendent un drame», déplore-t-il.
Georges Lacroix insiste également sur la valeur patrimoniale du pont de Québec. Il le compare à la tour Eiffel, qui incarne «l'âme matérielle» de Paris. «Le peu d'âme qu'on a [à Québec], faut pas qu'on le perde», glisse-t-il. «Si on conserve nos vieilles infrastructures, c'est aussi un capital énorme qu'on conserve.»
Au fait, pourquoi s'inquiéter maintenant de la dégradation du pont de Québec? «J'ai toujours eu des pressentiments. Je ne veux pas faire mon prophète de malheur. Mais c'est le bon moment avant d'avoir des problèmes», laisse tomber Georges Lacroix.
«On est rendus là», dit un historien
Michel L'Hébreux a eu la surprise comme bien d'autres de voir la publicité dénonçant la négligence envers le pont de Québec. «Mais je trouve qu'on est rendus là», soutient cet historien qui connaît les moindres détails entourant le plus long pont cantilever au monde. «J'ai donné plus de 2000 conférences sur l'histoire du pont de Québec. J'ai écrit plusieurs volumes. J'ai donné des conférences devant des décideurs, des gens qui peuvent faire des changements... On a tout essayé», avance Michel L'Hébreux. «Si on veut vraiment en arriver à un changement, ça prend une mobilisation de la population. Il faut faire réagir.» De nombreux citoyens lui parlent régulièrement de l'état de la structure. «Il n'y a pas une journée qui passe où des gens ne viennent pas me parler et se disent scandalisés par la situation actuelle du pont, raconte l'historien. C'est un pont exceptionnel. On devrait être fiers du pont de Québec. Malheureusement, on en a honte actuellement. On en parle de moins en moins, alors que ça pourrait être une attraction touristique intéressante. Mais on le néglige tellement qu'on n'en parle plus.» Samuel Auger