Un automne sans arc-en-ciel: sommes-nous prêts pour une deuxième vague?

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil
«On est dans la deuxième vague», a confirmé cette semaine le directeur national de la Santé publique, Dr Horacio Arruda. Après la première vague, les Québécois savent un peu plus à quoi s’attendre. Mais sont-ils mieux préparés psychologiquement? Entrevue avec Tamarha Pierce, professeure titulaire à l’École de psychologie de l’Université Laval, qui nous parle de l’importance du téléphone, du télétravail et de la prudence à deux vitesses.

Q Après la première vague, sommes-nous mieux préparés psychologiquement pour la deuxième?

R Il y a une chose qui est différente dans la situation actuelle, c’est qu’on a eu une expérience. La première vague, on parlait de la pandémie, point. C’était nouveau. On apprenait un peu ce que ça pouvait représenter au fil du temps. On n’avait pas ce sentiment que ça pouvait durer. [...] La recherche en psychologie nous dit que quand on a déjà une représentation de quelque chose, ça nous aide à anticiper, à voir venir un peu. À la limite, je vous dirais qu’on est moins naïfs par rapport à ce qui s’en vient.

Q Certains sont-ils plus à risque d’être éclaboussés par la deuxième vague?

R Il y en a qui ne sont pas encore relevés de la première vague. [...] Mais il y en a d’autres qui sont debout et qui disent : «OK, go, je suis prêt, amène la deuxième.» [...] C’est deux réalités. Certains vont avoir eu le temps de s’organiser, de se structurer. Le télétravail, la conciliation famille-travail, c’est quelque chose de gigantesque. [..] Il y a en d’autres pour qui la première vague est entrée de plein fouet dans leur quotidien, elle les a rendus encore plus vulnérables. Et la deuxième arrive trop vite.

Q Qu’est-ce qu’un retour vers le confinement peut entraîner chez les gens déjà plus fragiles mentalement?

R Si on est aux prises avec une problématique d’anxiété ou de dépression, de se retrouver isolé, de se retrouver confiné, c’est l’inverse de ce qu’il faut. Ce sont des personnes qui n’ont peut-être pas la capacité d’aller chercher des ressources, déjà que ces ressources-là dans le système public ne sont pas vraiment accessibles.

[...] Et il y a les problématiques d’épuisement professionnel. Déjà, les ressources dans les milieux de travail ne sont pas nécessairement toujours présentes — ça dépend des entreprises et des milieux —, mais là, les gens se retrouvent en télétravail. Et les gens se retrouvent souvent avec des attentes de même performance, de «fais ta tâche comme il faut», mais ils n’ont pas l’environnement ou les ressources matérielles appropriées pour le faire. [...] Les relations qu’on a, c’est beaucoup par courriel, c’est très factuel, ce n’est pas la même chose que ce qu’on a dans un milieu de travail usuel, où tu va passer à côté du bureau d’un collègue, et là, oups, ça se voit tout de suite : «ça va pas, toi, aujourd’hui?»

Q Pourquoi le soutien social nous aide à passer à travers?

R Souvent, les gens ils pensent que le soutien social, c’est d’avoir des gens pour déménager. Oui. Mais c’est aussi avoir des gens qui t’écoutent, qui te comprennent, des gens avec qui tu peux passer du bon temps. 

Il y en a qui ne sont pas encore relevés de la première vague, note la professeure titulaire à l’École de psychologie de l’Université Laval, Tamarha Pierce.

Q Le soutien social peut-il aussi affecter notre santé physique?

R Depuis 30-40 ans, on sait que les gens qui se sentent bien soutenus dans leur entourage, ils ont une meilleure santé physique et ils se rétablissent plus rapidement d’une blessure ou d’autre chose. Et ils sont aussi moins susceptibles de contracter des virus. Ils ont fait des études dans les années 80 extrêmement célèbres où on fait compléter un questionnaire de soutien social aux gens et, aléatoirement, ils se faisaient injecter soit rien ou soit le virus de l’influenza (éthiquement ç’a avait été accepté). Ceux qui n’avaient rien, évidemment, ils ne développaient pas l’influenza. Mais parmi ceux qui l’avaient reçu et développaient des symptômes d’influenza, ils voyaient que c’était à prédominance ceux qui avaient un faible sentiment de soutien. Pas tous, là. Mais il y avait un lien. Notre système immunitaire, notre capacité à réagir à faire face au stress, à faire face aux défis que l’environnement nous envoie, qu’ils soient de nature sociale ou de santé, est fortement liée à notre soutien social.

Q Et qu’est-ce qu’on faire pour mieux se soutenir?

R Je l’ai dit au début de la pandémie : «appelez donc vos parents âgés!» On est habitué de se texter. Mais le téléphone, ça marche encore et ça fait plaisir. Il faut essayer comme individu de ne pas se réduire à des êtres de productivité, de travail, de gestion. On a besoin de contacts chaleureux, d’espoir. On a besoin de toutes ces belles choses de l’humanité qui parfois se perdent dans le quotidien.

Q Qu’est-ce qu’un retour vers le confinement peut avoir comme effet sur les relations de couple et parents-enfants?

R On a un projet de recherche sur l’expérience de la naissance en période de pandémie. C’est en cours. On travaille avec des gens dans quinze pays ou plus. Ça s’appelle le «projet cocon». Il y en a pour qui l’arrivée de l’enfant est vécue comme un beau moment parce que papa était confiné, donc il ne pouvait pas aller travailler, il était à la maison plus longtemps, il y a eu une unité familiale. Pour certains, ils ont pu vraiment passer du temps avec le bébé, c’est super. Et ça, c’est des gens qui n’avaient pas peur de ne pas être capables de payer le loyer, de payer la nourriture, et qui n’avaient pas quelqu’un dans la famille qui travaillait dans le système de santé et qui était à risque. Mais on a l’autre situation où on a des stresseurs plus importants, des menaces plus importantes ou des risques plus élevés, ça ajoute au fardeau psychologique et ça amplifie la nature du défi. C’est pour ça que je dis que le confinement, ça ne veut pas dire la même chose pour tout le monde.

Q Les gens se font rappeler chaque jour que le virus est à leurs portes. Mais certains baissent la garde quand ils sont avec leurs proches. Comment l’expliquer?

R Il y a de la recherche qui dit qu’on se sent moins vulnérable à la maladie quand c’est un proche que quand c’est quelqu’un qu’on ne connaît pas. On pense que les étrangers sont plus susceptibles de nous rendre malades que nos proches. Alors que, dans les faits, c’est l’inverse. Ce sont les gens avec qui on a une proximité constante qui risquent de nous rendre malades. On le voit, là, on se sent en sécurité avec nos amis, nos familles. Et c’est là que le deux mètres on le respecte plus, c’est là que le masque on l’enlève. Parce que, psychologiquement, c’est contre-intuitif de se dire : «cette personne-là, ça me ferait tellement du bien de la revoir, je suis bien avec cette personne-là, mais elle pourrait me rendre malade».

Ce texte a été édité à des fins de clarté et de concision