Avant de devenir aumônier dans les Forces armées canadiennes, Jalal Khaldoune devra compléter deux ans d'études supérieures en théologie et faire deux ans d'engagement pastoral dans la communauté.

Un aspirant aumônier musulman de Québec dans les Forces

Si tout va bien, d'ici deux ans, Jalal Khaldoune deviendra le premier aumônier francophone de confession musulmane dans les Forces armées canadiennes. Mais il ne voudra pas se faire appeler «imam», préférant largement les termes padre ou aumônier.
«Parce qu'imam, c'est que pour les musulmans alors qu'aumônier ou padre, c'est pour servir tout le monde», explique le Marocain d'origine qui vit à Québec depuis une quinzaine d'années.
Depuis la Seconde Guerre mondiale et jusqu'en 2003, l'armée canadienne n'avait que des aumôniers chrétiens, protestants ou juifs dans ses rangs. Mais la mission du Canada en Afghanistan et la volonté des Forces de représenter davantage la diversité au pays ont ouvert les portes de ce métier à d'autres confessions, explique le brigadier-général Guy Chapdelaine qui est à la tête de l'aumônerie de la formation militaire. 
Depuis, trois aumôniers musulmans anglophones se sont greffés à l'équipe qui en compte environ 350 d'un océan à l'autre. Mais aucun francophone n'avait encore levé la main avant l'arrivée de Jalal Khaldoune. Le Soleil l'a rencontré la semaine dernière. 
De scientifique militaire à padre musulman
À 43 ans, le futur padre a un parcours pour le moins atypique. Arrivé à Québec en 2001 pour entreprendre un doctorat en sciences de l'eau à l'INRS, il s'intègre rapidement à sa ville d'adoption. Il poursuivra ses recherches dans les bureaux d'Agriculture Canada de la Capitale-Nationale puis à l'INSPQ où il cartographiera les îlots de chaleur, un projet qui a fait grand bruit dans les médias. Scientifique polyvalent, il décrochera aussi des contrats à l'Université Laval et pour enseigner en Espagne. 
C'est en conversant avec une amie, elle-même membre des Forces armées canadiennes, qu'il songe pour la première fois à devenir militaire. On est en 2013. «C'était un coup de tête», lance Jalal. Puis, quelques minutes plus tard alors qu'il évoque l'honneur que présente pour ses parents d'avoir un fils membre de l'armée, il dira avoir toujours rêvé de porter l'uniforme. Contradiction? «C'était un coup de tête réfléchi», corrige-t-il avant de finalement admettre que ce n'était pas un coup de tête du tout, mais davantage une opportunité qu'il a saisie. Parce qu'il est intense et qu'il aime bouger, au sens propre et au sens figuré. 
Justement, son entraînement militaire de trois mois en 2014 lui donnera la chance de renouer avec son corps un peu trop au repos pendant toutes ces années d'études. «Si je n'avais pas vécu ça, je n'aurais pas su que quelque chose d'aussi intense existe!» Autant le volet physique que celui psychologique l'ont mis à l'épreuve. Mais déterminé à aller jusqu'au bout, Jalal Khaldoune dit être ressorti grandi de l'expérience pendant laquelle il a rencontré «des gens extraordinaires». De plus, son désir de servir le pays qui l'a si bien accueilli se confirme.
Encore une fois, c'est au détour d'une conversation alors qu'il fréquente le Collège royal militaire de Saint-Jean pour perfectionner son anglais qu'un de ses collègues lui lance qu'il le voit bien aumônier. «Je ne savais même pas que ça existait», admet le nouveau militaire. Il ne fait ni une ni deux et rencontre l'aumônier en chef du Collège. «C'est exactement ce que je veux faire», se dit-il au terme de cet entretien décisif. 
Tirer parti de son expérience
La nécessité de retourner sur les bancs d'école ne le rebute pas. Puisque pour devenir aumônier des Forces, deux ans d'études supérieures en théologie sont nécessaires en plus de deux ans d'engagement pastoral dans la communauté. Financée par Ottawa, sa maîtrise à l'Université Laval qu'il espère terminer d'ici l'hiver prochain, porte sur l'islam et la radicalisation. Selon lui, ceux qui «tombent dans ce panneau» ont avant tout un problème identitaire. «La religion est complètement innocente lorsqu'il y a des actes terroristes», avance-t-il avec assurance.
Jalal Khaldoune s'étonne encore lorsqu'on lui dit : «J'aurais aimé ça que tous les musulmans soient comme toi.» «Mais il n'y a aucun passage dans l'islam qui dit : "Allez tuer les gens!"» s'exclame-t-il. «Je trouve que les gens mélangent, mais finalement, ça me pousse encore plus à aller dans ce domaine.»
Et puis, le scientifique ne sera jamais très loin. «Je peux utiliser toutes mes connaissances, ça va m'aider dans mon nouveau travail, j'en suis certain», prédit celui qui rappelle qu'il ne sera pas là «pour servir que les musulmans, mais bien tout le monde». Un mantra aussi répété par son futur patron, le brigadier-général Chapdelaine. «Un aumônier doit avoir le souci de tous les êtres humains et tisser des liens de confiance», explique-t-il, et ce, afin d'aider ses confrères d'armes dans les moments difficiles, notamment en mission. 
Bien sûr, comme tous les aumôniers, Jalal Khaldoune devra suivre une formation spécifique à ce métier à Borden, en Ontario et en plus de deux ans «d'expérience pastorale». Il aura à apprendre les rites propres à sa religion et c'est ce qu'il s'emploiera à faire au cours des mois à venir avec des membres de la communauté musulmane à Québec. Et même s'il préfère un autre terme que celui d'«imam», c'est bel et bien ce qu'il deviendra. Mais il n'entend pas utiliser ce «statut» pour prêcher dans les mosquées ou encore moins, tenter de convertir ses confrères. «Je vais servir de soutien psychologique, de support moral et de conseiller», répète-t-il. 
Il ne craint pas que sa religion soit une barrière pour quiconque voudra se confier à lui, au contraire. «Je n'ai jamais senti de gêne ou de peur à mon égard, assure Jalal Khaldoune. Au contraire, dans ma courte carrière militaire, je ne me suis jamais fait autant d'amis!» Et il entend poursuivre sur cette lancée pour démystifier sa future identité «d'imam padre» ou plutôt, de premier aumônier francophone de confession musulmane dans les Forces armées canadiennes.
Solidarité avec les membres de la Grande Mosquée
Près d'un mois après l'attentat à la Grande Mosquée de Québec qui a fait six morts, l'aumônier général des Forces armées canadiennes, le brigadier-général Guy Chapdeleine, s'est rendu avec 16 autres aumôniers de l'armée sur les lieux du drame pour témoigner leur solidarité envers les membres de la communauté musulmane. 
«Je voulais aussi faire comprendre que les Forces armées étaient ouvertes à toutes les religions sans distinction», explique le padre Chapdeleine. 
Il dit avoir été d'autant plus touché qu'un militaire se trouvait au premier rang au moment de la prière en plus de Jalal Khaldoune, le futur aumônier francophone de confession musulmane. Le brigadier-général et l'aspirant aumônier ont également participé au souper organisé vendredi pour rendre hommage aux victimes et à leurs familles.