Les employés du 7e étage du département de psychiatrie de l’Hôtel-Dieu ont été conviés à un 5 à 7 dans le but de souligner le départ d’un patient particulièrement difficile.
Les employés du 7e étage du département de psychiatrie de l’Hôtel-Dieu ont été conviés à un 5 à 7 dans le but de souligner le départ d’un patient particulièrement difficile.

Un 5 à 7 au resto pour fêter le départ d’un patient difficile

Marie-Christine Bouchard
Marie-Christine Bouchard
La Tribune
EXCLUSIF / Les employés du 7e étage du département de psychiatrie de l’Hôtel-Dieu ont fêté le départ d’un patient lors d’un 5 à 7 dans un restaurant, une activité organisée par deux gestionnaires de leur département.

« L’équipe du 7e » a effectivement reçu cette invitation dans le but de les remercier pour le soutien qu’ils ont apporté à un patient particulièrement difficile, pour leur patience et pour célébrer son départ après un très long séjour dans leur unité. Ce sont la psychiatrie légale et les soins intensifs psychiatriques qui se trouvent au 7e étage du pavillon Émile-Noël du CIUSSS de l’Estrie-CHUS.

La lettre se lit comme suit. « Nous avons appris que le patient XX*, qui séjournait sur votre unité depuis une très longue période et dont les comportements ont représenté un très lourd fardeau pour votre équipe, a finalement quitté l’établissement.
« Sachant à quel point cela a été difficile pour vous tous, nous tenons à vous exprimer la plus vive gratitude pour tous les efforts consentis pour prendre soin de cette personne. Nous souhaitons vous convier à un 5 à 7, question de vous dire merci en personne pour votre longue patience. Il va sans dire que vous serez nos invités pour cette soirée. »

(*La Tribune n’indique pas les initiales du patient qui étaient inscrites dans l’invitation dans le but de préserver son identité.)

Cette invitation est signée du chef du département de psychiatrie et cogestionnaire médical, le Dr Jean-François Trudel, et de la coordonnatrice des services intrahospitaliers, Johanne Simard.

 L’invitation est ornée de deux dessins, un smiley qui affiche un grand sourire et un bonhomme qui affiche une posture découragée et épuisée, indiquant que sa pile n’est plus chargée qu’à 1 %.

Forme inacceptable

La direction du CIUSSS de l’Estrie-CHUS a pris connaissance de l’invitation vendredi matin par l’intermédiaire de La Tribune. « L’invitation, telle qu’elle est formulée, est inacceptable. L’intention derrière était noble. Il faut faire la différence entre les deux », explique Annie-Andrée Émond, porte-parole du CIUSSS de l’Estrie-CHUS.

« L’intention derrière l’invitation était de soutenir des gens qui travaillent en santé mentale, dans un secteur qui est très difficile. Les gestionnaires ont voulu reconnaître leur travail et ça, on ne peut que l’encourager », ajoute Annie-Andrée Émond.

« Par contre, l’invitation, telle qu’elle est formulée, laisse sous-entendre que l’état de grande fatigue de l’équipe repose sur un seul patient, ce qui n’est pas le cas. Il s’agit aussi d’un risque de bris de confidentialité important », précise-t-elle, puisque la missive donnait des références assez précises à un patient en plus de mentionner ses initiales.

Le code d’éthique du CIUSSS de l’Estrie-CHUS est d’ailleurs clair à ce sujet : « Nous nous engageons à assurer la confidentialité de l’ensemble des renseignements qui concernent un usager. »

Un bris de confidentialité peut mener à différentes sanctions, de la rencontre de sensibilisation jusqu’au congédiement dans les cas les plus graves.

Dans ce cas-ci, aucune mesure disciplinaire n’a été prise contre les gestionnaires qui ont signé la lettre.

« Nous avons rencontré les personnes concernées et nous allons les rencontrer encore dans le but que ce genre de lettre ne se reproduise pas, sous cette forme-là, dans l’avenir. Pour nous, c’est ça l’essentiel. »

Autre fait important à noter pour la direction du CIUSSS de l’Estrie-CHUS : la facture n’a pas été assumée par l’établissement. « La facture a été payée par les gens qui ont invité. Il n’y a aucun fonds public qui a été utilisé pour payer ce 5 à 7 », ajoute-t-elle.

Une question de respect

Selon les informations obtenues par La Tribune, le patient en question était effectivement très difficile et présentait des accès de violence soudains. Là n’est pas la question, pour les nombreux intervenants interrogés.

« Nous trouvons que c’est une invitation inacceptable. Nous nous attendons à ce que le personnel soit plus respectueux envers les patients et leurs familles », a lancé le ministre de la Santé et des Services sociaux Gaétan Barrette.

Pour les syndicats, c’est une aberration.

« On ne peut pas fêter le départ d’un patient! Ça ne se fait pas! » lance Francis Gervais, conseiller syndical au Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), le syndicat qui représente notamment les préposés aux bénéficiaires.

« C’est clair à mes yeux : si c’était un de mes membres qui avait signé cette lettre, avec cette formulation du texte et ce choix d’images, c’est clair qu’il serait à l’heure actuelle en procédure de congédiement ou au moins d’une suspension à très long terme », lance de tout go Francis Gervais.

Des employés du départrement de psychiatrie, interrogés par La Tribune, ont aussi souligné que plusieurs avaient ressenti un malaise à l’idée d’aller « souligner » le départ d’un patient.